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Les Beaux dimanches

















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Scriptorium 2010: des textes , des inédits

Dimanche 12 décembre 7 12 /12 /Déc 20:59

 

Pater-familias-1.jpg

 

 

 

Pater Familias

 

   Il expose sa lueur gélatineuse, sa tremblante tyrannie, sous le lustre familial. Son gros nez veiné de bleu brille à la table des dimanches encombrée de verres souillés et d’enfants ennuyés, le cul boulonné à leurs chaises droites. Pas parler, pas bouger, pas rire… Ils arbitrent en silence les paroles glaviots du grand-père rabiot et supportent les plaisanteries éculées du cousin nabot. Des mots béquilles mouillés d’alcool, de grands mots sébiles rampent entre les taches de la nappe. Jalousé par son frère, calé entre le mépris de sa future veuve et le haineux silence de ses enfants échalas, le père crachote ses vantardises. Du noyau de sa graisseuse enveloppe, le grincement radoteur de ses stéréotypes à réaction refait le monde. Le monde refait se fige dans la sauce saindoux du rôti et l’amour échalote luit comme une verrue brûlée à la  surface de la viande.

   Oublieux de la tare familiale inconsciemment entretenue par des générations de soumis, ses rejetons rejettent une amère bile trouble. Dans leurs yeux miradors passent des hospices où l’on ne va même pas le dimanche.

   Ployant sa fourchette sous le poids de ses gros doigts boudins, le père s’abstrait. Entre deux vins, il retrouve des bribes de mémoire, le goût des trèfles sucrés de l’enfance suçotés en revenant de l’école, le parfum torsadé des chèvrefeuilles étrangleurs. Il soupire. A ses yeux, rien ne semble plus à vivre ou à défendre. Dernier verre de marc après le café. Regard noyé, il roule quelques miettes de vie contre ses ongles endeuillés et marmonne des sons inaudibles, borborygmes fondus dans la grande digestion collective, mots velléitaires qui titubent hors de leur morne caveau pour finir dans un rot : Faudrait faire la révolution !

 

Joël Hamm


(texte et archives photographiques)

 

NDLR:

Oui, c'était un vrai délire, ces publicités phagocyteuses.. Joël a donc décidé de donner un grand coup de poing de pater familias sur la table.  Il n'en reste pas moins que les jours de ce blog sont comptés.

Par M agali - Publié dans : Scriptorium 2010: des textes , des inédits
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Mardi 5 octobre 2 05 /10 /Oct 22:29

Si Toulouse a son printemps de septembre,Jean  Calbrix a son Automne en août .

En voici la page 99.

(non, Jean, je ne publierai pas la fin de la page 98. dura lex, sed lex!)

 

dame-chinoise-expo-Hambourg.jpg


 

 

absorbé dans la lecture d'un Simenon. Son maillot de corps laissait voir sa musculature impressionnante. Après avoir jeté un coup d'oeil dans ma direction, il continua sa lecture, tranquillement.

-   Maritounette t'attend à la barrière, lui dis-je.

   Il se leva d'un bond en rejetant son bouquin que je saisis au passage et que je dissimulai sous le matelas. Par la fenêtre poussiéreuse, drapée d'une magnifique toile d'araignée, il lorgna dans la cour. Je  me mis à rire. Il tourna sa face de dogue vers moi. 

Espèce de p'tit con, hurla-t-il.

            Il m'empoigna, me souleva du sol et me projeta sur le lit.

-    Mon bouquin ! Où t'as planqué mon bouquin !

            En même temps, il s'assit sur moi, pesant de tout son poids. J'étouffais sous la masse mais j'eus la force de lui enserrer la taille. Bandant mes muscles, je réussis à le renverser et nous roulâmes sur le plancher. Le pugilat dura quelques minutes. Hargneux que j'étais, j'avais réussi à le prendre par le cou et je serrais avec toute la force que je pouvais. Pendant qu'il étouffait, je soufflais comme un phoque par petits coups brefs et rauques. Le bruit de la porte s'ouvrant arrêta notre jeu. Marc, ahuri, regardait la scène. Gaston lui lança :

-   Qu'est-ce que tu fiches là !

 Il ne demanda pas son reste et s'éclipsa sur-le-champ.

            Assis sur le lit, Gaston m'envoya une grande claque dans le dos.

Sacré Robert ! t'es rudement nerveux. Y a d'la force dans ce petit bonhomme-là, bougre !

            Je me mis à lui raconter mon après-midi avec Muriel et il m'écouta, mi-admiratif, mi-interrogateur.

            -  Alors, comme ça, Bébert, t'as pas laissé tomber.  Et Anita dans tout ça ?

            -  Je te l'ai déjà dit Gaston, ça n'a rien à voir. Anita sera ma femme si elle le veut ; mais je ne peux pas laisser passer une occasion pareille.

            A ce moment-là, je jouais un peu l'hypocrite avec mon copain car je n'étais plus sûr de rien. Muriel m'entraînait dans une espèce de spirale qui me happait. Dans ce tourbillon, j'étais prêt à renier tout ce que j'étais jusqu'à maintenant. Couper mes racines, rompre les amarres, partir...

            - Et si ta parigote te propose le mariage ?

            - Il n'y a pas de danger, elle n'épousera pas un pedzouille, répondis-je, comme sortant d'une hallucination.

 

Jean Calbrix

           

Par M agali - Publié dans : Scriptorium 2010: des textes , des inédits
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Mardi 29 juin 2 29 /06 /Juin 11:42

 

 

Voici le second (et dernier) épisode de Faites-moi rire, de Joël Hamm(lire le premier épisode)

 Et sur ce, bonnes vacances et rendez-vous au 14 juillet! N'oubliez pas les rendez-vous quotidiens des 807 chez Franck Garot.

Si la plume vous démange, pourquoi ne pas gratter un peu de papier et m'envoyer vos textes? Vous trouverez bien un thème tous seuls, non ? 



Maintenant que je suis un adulte aguerri, je supporte mieux les mauvaises paroles, les regards appuyés qu’on me porte dans la rue. Je fais avec. Le plus souvent c’est moi qui baisse les yeux et tourne le dos. Je n’irai pas en prison à cause d’un connard, et Dieu sait s’ils sont nombreux. Ils sont partout, en fait, ils me guettent, ils me sucent la moelle si je n’y prends garde. Ils ont des regards cruels. J’ai peur d’eux.

   Que veux-tu de moi ? C’est ce que je demande, quand je me retourne brusquement dans la file d’attente des magasins et que je tombe nez à nez avec un individu qui me suit à touche touche. Parfois, c’est trop fort, je dis : Pourquoi cherchez-vous à me tuer ?

   Je sais bien ce qu’ils manigancent, tous. Ils voudraient me saigner à blanc. Si au moins ils me faisaient rire, ces imbéciles qui me suivent partout. D’abord, pour qui me prennent-ils, à me coller comme ça ? Pour le messie ? Regardez-les, derrière moi, sur mes talons, regardez bien ! Ils me poursuivent nuit et jour. Les boiteux, les épileptiques, les aveugles… Comme si j’avais le pouvoir de les sauver de leur condition. Je ne suis qu’un homme comme eux, un homme pauvre parmi les pauvres et ce n’est pas parce que j’ai hérité du don de magnétisme de mon Père, (le vrai), que je dois passer mon temps à guérir leurs petits bobos. A cause d’eux, j’ai dû fuir. Ils venaient chez moi nuit et jour pour bénéficier de mes dons. Tout ça parce que je ne monnaye pas mon travail. Donner leur votre petit doigt et ils vous dévorent la moitié du corps.

   L’an dernier, je me suis tiré sans prévenir personne. Une quarantaine de jours. Je me suis perdu dans le désert. J’ai failli mourir de faim et de soif mais j’ai résisté à la voix qui me disait de transformer les pierres en pain. Pas fou, le gars ! J’ai bien fait, parce qu’un jour, j’ai vu venir vers moi des gamins avec des fruits et de l’eau. De vrais anges.

   Oh, comme je suis triste parfois et différent des autres hommes. Je ne comprends pas leurs sourires, leurs éclats, leurs congratulations joyeuses à la fin des matches et des banquets. Et toi, maman, toi qui étais si malheureuse aussi, pourquoi ne m’as-tu pas protégé de ce monde cruel ? Pourquoi as-tu aimé quelqu’un d’autre que mon Père ? Pourquoi m’as-tu livré à Jo, cette ordure ? Jo, camé du matin au soir….  Tu aurais pu mieux choisir, maman. Il buvait sa paye de tâcheron du bâtiment, il me frappait sans que tu protestes et il nous a laissés sur la paille. Maman, réponds-moi ! Pourquoi on a dû fuir avec lui dans un pays où personne ne nous attendait ? Pourquoi si loin ? Il t’a raconté des charres, je ne risquais rien chez nous. Tu parles qu’ils tuaient les petits garçons, les soldats ! Jo a toujours raconté des conneries. Ses visions, il les trouvait dans son chichon. Maman, je n’entends pas tes paroles souillées de larmes, je ne vois pas ton regard derrière tes voiles. Non, ne dis plus rien, ne parle plus, maman, ne t’apitoie plus sur mon visage  raviné par des larmes de sang  (Oui, là, je me suis gratté le front trop fort, j’ai des ongles trop longs et je saigne.) Tu veux mon portrait, toi ?

 Je ne veux plus être bon, gentil, attentionné. Je ne veux plus être le plus beau bébé du monde, le blond le plus séduisant des bords de la méditerranée.

   Et vous, tout autour, dont je sens l’haleine confinée, parfois fétide, reculez, cassez-vous ! Même si je comprends que vous ne pouvez faire autrement que m’adorer, ça suffit, c’est trop ! Ou bien ce n’est pas assez : j’ai besoin d’un amour inconditionnel et d’appuis intangibles, moi, je vomis votre amour de tièdes. Et  foutez moi la paix, j’ai besoin d’être seul !

   Voici venir l’heure où vous serez dispersés chacun de votre côté et me laisserez seul. Pas si seul que ça,  le Père est avec moi.

   Lui au moins, il ne me laissera jamais tomber. Papa, mon vrai papa… Je vois ton œil au fond de ma coupe de vin, dans le creux de ma miche de pain. Alléluia ! Tu es en moi ! Les autres peuvent venir. Qu’on ne me laisse pas diriger seul cet empire du désordre, bon sang ! Avec moi, mes amis ! Resserrons les rangs ! J’entends la meute des barbares qui aboie à l’orée de la ville. Si quelqu’un ne demeure pas avec moi, en moi, il sera jeté dehors comme les sarments et il se dessèchera. On les ramassera et on les jettera au feu.  Je vous cramerai jusqu’au dernier, je vous dis !

   Même les arbres n’ont qu’à bien se tenir. Mais j’en vois qui me dévisagent, qui ne plient pas devant moi… Ils ne m’obéissent plus ? Eux aussi, je leur foutrai le feu ! Saloperie de figuier ! Il a des feuilles mais pas de fruit ! C’est pas la saison, tu dis ? Moi, je voulais des figues ! Tout de suite, maintenant ! Je vous préviens, vous autres : Que jamais plus personne ne mange de ses fruits, à ce connard de figuier ! De toute façon, demain matin, vous le trouverez desséché jusqu’aux racines. Vous partez ? Bande de lâches !

   Je n’ai jamais eu confiance en personne et ce n’est pas maintenant que tout sombre autour de moi, que je vais changer ! Méfiez-vous des hommes : ils vous livreront aux juges et leurs soldats vous tabasseront dans les prisons. Il faut agir ! Vite ! Que celui qui a de l’argent le prenne et que celui qui n’a rien vende son manteau pour acheter un couteau. Je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ce qui est écrit : Il a été compté parmi les scélérats.

   Vous qui lisez les journaux, vous savez bien que je dis vrai. Vous voyez nettement comment sont les gens, vous êtes d’accord avec moi, non ? Papa, me l’a dit dans mon rêve : Je dois faire très attention en traversant les rues à la croix des carrefours, je dois manger des poisons sans arêtes, ne pas serrer la main des inconnus, (surtout ceux qui se lavent les mains), ne pas fréquenter les filles de joie et les larrons. Tous des Judas ! Attention ! Ils sont là, tout près, qui me guettent, armés d’yeux flamboyants.

   Serpents, engeance de vipères ! Comment pourrez-vous échapper à la condamnation de l’enfer ?

   Ne les laisser pas me prendre. Au secours ! Venez ! Tous ensemble, nous serons plus fort. Papa est avec nous. Tous ensemble ! Tous ensemble !... Levez bien haut vos bannières, vos haillons, votre misère ! En avant les agneaux, les sans terre, suivez-moi ! Ecoutez, regardez ma splendeur nouvelle. Papa est là, au dessus de nous, qui plane dans son beau costume brodé de lumière. Admirez-le ! Oh ! Papa, Papa, comme tu es grand, comme tu as de grandes oreilles, comme tu as de grandes mains…  Ta force m’envahit. En avant, vous autres, en avant vers notre domaine de joie ! Croyez ! Croyez ! Marchez dans mon ombre !

   Répétez après moi : Le monde est cruel mais Tu nous guideras à travers la forêt épineuse de la vie.

   Merci, merci, foule porteuse d’œillères. Derrière moi, en file indienne ! Mais pas trop près, j’ai horreur de la promiscuité, des frôlements furtifs et des paroles doucereuses. Le moindre mot est une arme redoutable. Ne me parlez plus, ne me regardez plus, ne me touchez plus. Mon corps d’enfant violenté - par un alcoolique qui croyait être mon père - est encore couvert d’ecchymoses qui brûlent dès qu’on les frôle. N’y déposez pas vos baisers, ne soufflez pas dessus, cela rallume les braises qui consument ma chair. Laissez moi tranquille à la fin, solitaire et grand, tout en haut de la colline d’ossements. Je suis le maître de ce monde désespérant et l’annonciateur du Royaume à venir. Mais je vous vois ramper pour m’atteindre avec vos dents, vos griffes acérées, vos poignards en métal trempé. Vos regards sondent mes plaies et me mortifient. Où es-tu Papa. Sauve moi ! Quoi, tu ne réponds pas ? Pourquoi m’as-tu abandonné ?

   Ce n’est pas la première fois. Quand Jo me fouettait, tu regardais ailleurs, hein ? Tu laissais faire Jo, le fou perclus d’alcool… Tant pis pour lui. On l’a emmené un matin sur une civière, les yeux crevés et les mains coupées. Qui lui a fait ça ? Tu ne veux pas le savoir, hein ? Où est-il maintenant, Jo ? Le voilà bien avancé !

   Non ! Laissez moi tranquille ! Ne me touchez pas ! Ne me frappez pas ! Ouille ! Ça fait mal ! Assez  de coups de fouets ! J’ai soif ! De l’eau, par pitié, sans vinaigre !  Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux bourreaux. Mais mon royaume n’est pas d’ici… Vous trouvez ça drôle de me foutre des épines sur la tête ?  Je ne vais pas tenir longtemps, les bras écartés comme ça, perché sur votre piquet ! Et toi, là, tu me veux quoi, soldat ? Range cette lance, bon sang, range cette lance ! Mon sang coule. Tout est accompli. Papa, pardonne leur…

   Voilà, c’est fini. Gens de peu de foi qui m’entourez agonisant, venez vous restaurer au grand banquet de mon corps martyrisé. Mangez, buvez ! Il y en aura pour tout le monde. Les premiers arrivés seront les derniers servis. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson. Espèces d’anthropophages ! 

 

   Laissez moi, maintenant ! Foutez-moi le camp, de l’air, de l’air !

   Voilà, voilà, ça va mieux. Ils m’ont laissé là, tout seul. Ils sont partis. Je les ai entendus caler la porte avec un rocher. Jamais je n’aurai la force de le repousser tout seul. Papa, Oh papa ! Si tu voulais m’aider encore un peu… Les volets fermés, c’est bien, il fait noir et frais. Mais cette chambre est un tombeau. Je sens mauvais, j’étouffe, ils m’ont entortillé dans mon drap comme un nourrisson dans ses langes, il faut pourtant que je me lève…

   Adieu, adorateurs cruels et bourreaux manipulés. Je ne vous en veux pas, Quand vous aurez digéré ma chair, que vos rots d’encens éteindront les chandelles et que, satisfaits et repus, vous vous frotterez le ventre, ne riez pas de moi.

 

   Faites-moi plutôt rire.

   Je vous verrai depuis mon trône de gloire, sur les nuées du ciel. J’enverrai mes anges avec une trompette sonore, pour rassembler les élus… Et je choisirai les plus drôles pour siéger à mes côtés. Les autres iront brûler en enfer !

   Pour les siècles des siècles. 

 

Joël Hamm 

Par M agali - Publié dans : Scriptorium 2010: des textes , des inédits - Communauté : Les lectures de Florinette
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