Les Beaux dimanches

















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Scriptorium 2009: des textes, des inédits

Mercredi 16 décembre 2009 3 16 /12 /2009 22:54

 Et voici le dernier (but not least) texte inspiré par mon appel "oulipien" (voir les consignes )

Où l'on verra qu'Annick Demouzon, qui a carrément dupliqué la série de phrases obligatoires), ne craint pas de fréquenter des dames un peu sorcières dont on se dira qu'il est préférable d'être dans leurs petits papiers (peints).

 

 

 

Vent de folie

 

 

Pendant deux semaines le vent a soufflé — fort — un vent violent, brutal, impitoyable. Tous les arbres ont perdu leurs feuilles. La place en est couverte. Et il s’en élève une sorte de vapeur triste que ne parviennent pas à dissiper les dernières rafales, des rafales un peu dingues. Qui bouleversent. Comme des coups de folie.

Pas de doute, l’automne est bien là.

Des enfants — mais que font-ils ici, ces mômes, à cette heure, et un jour d’école en plus ? — des enfants s’amusent à se vautrer dans les amas accumulés en poussant des cris d’extase.

Il y a là — je l’ai repéré aussitôt — un petit roux, couleur de feuilles, et les joues en feu :

« Sept à trois », il me semble que c’est ce qu’il a braillé.

Il a sorti à l’instant de sa poche un bâton de craie et fait une marque sur le tronc d’un gros platane. Air entendu : vous avez vu de quoi je suis capable !

Sept à trois quoi ? Je me demande…

 

Et puis je me rappelle. Une bouffée de jeunesse. Mômes, on était pareils, à s’inventer toutes sortes de jeux ridicules et compliqués, des jeux à points qu’on comptait et décomptait avec délice. L’important, ce n’était pas le jeu en lui-même, généralement incompréhensible. C’était ces points à compter, décompter, ajouter, enlever, effacer et recommencer. Bonheur de savoir compter. De devoir compter. Et plaisir de la dispute, en prime, qui faisait si sérieux.

Nostalgie. Le petit roux s’éclabousse à grands gestes d’énormes brassées de feuilles mortes. Renostalgie. Tu vieillis, ma vieille, je me dis…

 

J’y suis. Je n’ai pas oublié d’emporter un échantillon du nouveau papier — Marcel a eu envie de changer. Moi, je ne l’aime pas ce papier, pas du tout. Je le trouve hor—rible ! C’est Marcel qui y tenait. Je n’aurais pas dû céder. C’est pas parce que c’est lui qui pose… D’ailleurs, l’autre était très bien. En plus, qui c’est qui va devoir refaire de nouveaux rideaux ? Du papier à fleurs, affreux, des grosses fleurs violines, et des feuilles partout, vertes, d’un vert vif. Des tonnes de verts mêlés. Crus. Acides. Agressifs. Tous les défauts des verts les plus laids. Et pas un centimètre de libre sur ce papier. Moi, qui n’aime que l’uni !

 

Diling, diling. Personne ?

La vieille arrive. Traîne la savate — une caricature de vieille de polars. N’a quand même pas le mégot baveux au bec. Mais l’idée du mégot. Et l’œil en berne. Le sein pendant, flasque. Devrait prendre sa retraite, je me dis.

— Vous désirez ?

Voix de jeune fille. Le contraste absolu.

— Un tissu pour aller avec ça.

— Vous avez une idée ?

— Pas trop. En fait, je déteste ce papier. C’est mon mari, vous comprenez. Moi, je préfère l’uni.

— Alors, pourquoi pas juste un vert, ce serait l’idéal. Un vert tout simple. Parce que avec tous ces motifs… Vous qu’aimez l’uni…

Et la voilà qui me déballe tous les verts de sa boutique, que du vert partout, autour de moi, la jungle, épaisse, avec l’humidité écrasante qui vous prend le cœur en étau et vous bourre les poumons de flotte, les chuchotements innombrables d’animaux menaçants et invisibles, et… J’étouffe ! Enfermée par tout ce vert. Le vert, ça me fout des angoisses. J’ai jamais aimé le vert !

Je me jette sur sa porte, l’ouvre en grand.

— Je ne ferme pas la porte, je lui dis, besoin de respirer, me sens pas en forme, le vent, ça fera du bien, un peu d’air…

— Mais faites, mais faites, qu’elle réplique, la vieille — voix d’ange. Mais y a plus beaucoup de vent. Même hier, c’était pas énorme. Autrefois c’était beaucoup plus fort. Quand j’étais jeune. Les choses changent. Même le vent, c’est plus le même. Je me rappelle…

— Je prendrai celui-ci.

J’ai choisi au hasard. Envie de sortir d’ici le plus vite possible. M’échapper. Fuir ce vert, qui m’encercle. M’emprisonne. Blanche neige agrippée par les arbres — les feuilles c’est pareil — dans le dessin animé. J’étais terrorisée quand je l’ai vu. J’avais quel âge ?

La vieille coupe le tissu : entaille d’une canine — vraie dent ou prothèse ? un côté Dracula — et scritchch… Ce bruit de déchirement atroce. Les entrailles en bouillie. Pourrait pas avoir des ciseaux ? Un bruit qui m’a toujours hérissé.

— Ça ne va pas ? Qu’elle me fait

— Si, si, très bien.

— Non, ça ne va pas, affirme-t-elle.

Le ton est autoritaire. Elle sait, elle que ça ne va pas. Donc, ça ne va pas.

— Montrez-moi cette main, me dit-elle.

Elle a déjà saisie ma main — une autoritaire, pas de doute — et la tourne et retourne. Mais pourquoi je me laisse faire ?

— Oh, là, là, s’exclame-t-elle !

— Quoi ?

— Je pratique la chiromancie, vous comprenez, pendant mes heures de loisir, un dada. Ça occupe. À mon âge, quand on est seule… Oh, là, là !

— Bon, je fais, agacée. Dites, alors.

— Non, non, je ne préfère pas. Peut-être je me trompe. C’est à cause de tout ce vert, vous comprenez. Vous avez quel âge, au fait ?

— Dans les cinquante.

— Exactement ?

— Exactement ?

— Exactement.

Je n’ai pas vraiment envie de lui dire mon âge. C’est pas que j’en ai honte, mais en quoi ça la regarde ? Et puis, de quoi je me mêle ?

— Vous n’attendez pas une lettre ?

— Comment voulez-vous que je le sache. On attend tous des lettres. Il en arrive tous les jours.

— Vous en attendez une ! (autoritaire, mais voix de séraphin) Vous avez quel âge, déjà, vous m’avez dit ? Exactement ?

— …te huit, je murmure.

Et je rougis. Ridicule, absolument ridicule de n’oser pas avouer son âge. Si je continue, je vais ressembler à ma belle-mère. Ridicule… Et je rougis encore plus.

— C’est à cause du vert… Vous craignez le vert, n’est-ce pas ? Et y a cette lettre… Je sais très bien d’où vient cette lettre…

— Ah, oui ? j’ai répliqué assez sottement.

 Mais je n’avais pas envie que cette vieille toquée à voix de pucelle m’en dise plus, et j’ai jamais cru à toutes ces conneries :

— Je vous dois combien ?

— Laissez, laissez, c’est pas pressé…

— Je vous dois combien ? j’ai répété.

Elle n’a eu l’air de rien entendre :

— Mais pourquoi l’ajourner ?

— De quoi vous me parlez ?

— Du rendez-vous. Celui de la lettre. C’est sans doute parce que vous n’aimez pas le vert. Ou alors à cause du vent. Ce vent, ça rend fou. Et y en a qui sont fragiles.

J’ai haussé les épaules. Toquée !

— Tenez, j’ai fait, en lui jetant un billet au hasard.

— Ah, mon petit, ce n’est pas assez. Vous savez, maintenant, tout augmente. Et le tissu… Avec ça on va pas loin par les temps qui courent.

— Alors, dites !

Qu’une envie. Celle de partir d’ici. M’échapper. Fuir cette folle.

Elle a quand même fini par le dire.

 

Quand je ressors, y a encore plus de gosses qu’avant. La place en est couverte, des gosses, à hurler à qui mieux mieux dans tous les coins. J’ai aussitôt retrouvé le petit roux de tout à l’heure. Ce gosse me plaît. « Sept à trois il me semble », dit l’un. Un autre, avec une bouille de clown. Il me rappelle… J’avais un copain comme ça. Presque le même.

Nostalgie.

 C’est sûr que je vieillis.

— Ah, non, huit à deux, répond le petit roux, furieux. Et il jette un coup de savate rageur dans un tas de feuilles.

 

Une bouffée de vent emporte cette giclée, et l’éparpille. Pas une feuille verte, je constate. Si au moins ç’avait été cette couleur : des bruns, des jaunes, des rouges flambants. Je n’aurais pas dû prendre ce tissu vert, pour aller avec le papier. De toute façon, j’ai horreur du vert.

Je ressors mon échantillon de la poche et le tissu hors du sachet Au doigt de fée. Les rapproche. Pour voir. À vomir. Infect. Un embrouillamini de verts à l’excès Pourquoi pas juste un vert ça serait l’idéal. Supportable. Mais, là, tous ces verts à touche-touche ! Y a au moins cinq verts différents sur ce papier. Peut-être plus. Et les fleurs violines monstrueuses, en plus… C’est répugnant. Je pourrai jamais supporter.

 

Quand j’arrive, la maison est ouverte. En grand. La porte se balance au vent. À tout coup mon mari. Il a dû rentrer plus tôt. Je vais pouvoir lui montrer. Je ne ferme pas la porte, l’a qu’à le faire lui-même. N’aura qu’à revenir. Je n’accepte pas de devoir fermer à la place des autres. Un principe. Et faut qu’il apprenne.

— Tu le trouves comment ?

Je lui ai fourré le tissu sous le nez, et l’échantillon du papier.

— À vomir, qu’il me répond.

 — C’est exactement ce que je, pense.

— Alors, pourquoi tu l’as pris ?

— Y avait tout ce vent. Ça me rend peut-être un peu folle… Et tous ces verts. La vieille a dit que…

— Autrefois, c’était beaucoup plus fort.

— C’est aussi ce que m’a dit la vieille, mais…

— Et c’est pas vrai ?

— Sans doute si. Après, elle m’a pris la main et montrez moi cette main qu’elle m’a demandé. Mais elle a pas attendu que je la lui donne — autoritaire, une jolie voix, pourtant. Très jeune. Et votre âge, exactement ? Elle voulait savoir mon âge. Je sais très bien d’où vient cette lettre et mais pourquoi l’ajourner. C’est à cause de tout ce vert… Elle racontait n’importe quoi.

— Mais oui, pourquoi ? et ajourner quoi ?

— Mais non, c’est ce qu’elle a dit, la vieille.

— Rien compris.

— Moi, non plus, tu penses ! Mais pourtant une voix très douce. De jeune fille. Je crois qu’elle est un peu givrée, cette vieille. Complètement folle. Peut-être à cause du vent ?... Sur la place, y avait des gosses à jouer, un petit roux. Et des feuilles. Ça m’a fait penser…

 

Il ne m’écoutait pas, je l’ai senti. Il regardait d’un air dubitatif l’échantillon et le tissu vert, si vert :

— Après tout si on rechangeait de papier ? qu’il a murmuré. Ça serait sans doute plus simple.

 

Annick Demouzon

 

 

annick demouzon

 

Née en région parisienne, Annick DEMOUZON a choisi de vivre dans le Sud-ouest, et ne le regrette nullement.

L’écriture a toujours été un besoin — bien trop souvent mis en sommeil ou maintenu en léthargie. Désormais, elle s’y consacre sans retenue. Poésie et nouvelles, roman, journaux ou impressions de voyages : tout l’intéresse dès qu’il s’agit d’écrire. Avec une grosse faiblesse, cependant, pour la nouvelle…

Certaines nouvelles ont été publiées en revue (Harfang, Sol’air, Florilège, Le Frisson esthétique, Évasion Littéraire, L’Encrier Renversé…), en recueils collectifs (Notamment chez Luce Wilquin, Accord, La Vignaubière, et par Mauves en noir, Cuisery, etc.) ou sur internet.

Une a été mise en onde par la RTBF-la première.

Par ailleurs, un recueil de poésie est paru aux éditions Saint Germain des Prés : « Sur le chemin de l’oiseau-feuille ».

Le reste attend un éditeur valeureux…



 


Par M agali - Publié dans : Scriptorium 2009: des textes, des inédits - Communauté : Les lectures de Florinette
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Samedi 21 novembre 2009 6 21 /11 /2009 10:55

Marion Poirson-Dechonne, rencontrée en octobre au Salon Toulouse Polars du Sud, agrégée de lettres modernes et titulaire d’un doctorat en arts et sciences de l’art de l’université Paris 1-Sorbonne, est maître de conférences en études cinématographiques à l’université Paul Valéry de Montpellier.

Elle a publié de nombreux articles sur le cinéma (le prochain s'intitulera Cinéma et iconoclasme) ainsi qu'un polar, Serial Venus (éditions Trabucaire), qui se trouve dans la sélection 2009 du Prix marseilais du polar.


Elle a écrit spécialement la nouvelle qui suit pour mon appel de textes oulipien, inutile de dire que j'en suis extrèmement flattée. 

 

 

 

Evolution

 

 

 

Il avait neigé des poissons lunes.

 _ La place en est  couverte.

Alice avait pensé à voix haute. Ca lui arrivait, parfois.

De temps à autre, des phénomènes atmosphériques étranges se produisaient, suscitant la peur. Quelques sectes millénaristes criaient à l’Apocalypse. Des fous liquidaient leurs biens, puis se lançaient sur les routes dans un exode irraisonné. Les plus malins organisaient des paris, ou dressaient des statistiques, pour gagner.

_ 7 à 3, il me semble.

Gilda exultait.

Encore une fois, sa ténacité avait porté ses fruits. Les statistiques, elle maîtrisait. Et les paris étaient son vice.

Tout est mathématique.

_ Pourquoi pas juste un vert? Ce serait l’idéal. Une tonalité dominante, en quelque sorte. Le vert, ça change tout.

Indifférente à l’euphorie de son associée, Alice réfléchissait aux moyens d’améliorer le jeu qu’elle était en train de concevoir.  Elle testait la dernière version avec un groupe de volontaires. Elle n’en était pas entièrement satisfaite. Quelque chose manquait. Un climat.

Le hasard et la nécessité. Les deux devaient se combiner. Délicate alchimie. Si elle parvenait à trouver le juste dosage, ce serait l’idéal.

Dans la réalité virtuelle qu’elle avait créée, les personnages évoluaient à son gré. Ou presque. Ils devaient conserver une illusion de maîtrise, oubliant qu’il s’agissait d’un jeu. Un monde obéissant à une mystérieuse divinité, qui  leur octroyait un minimum de libre arbitre.

_ Je ne ferme pas la porte aux nouvelles idées, mais il me semble qu’autrefois, c’était beaucoup plus fort. Tes idées sont moins percutantes.

_ Tu crois ? Je n’en suis pas persuadée.

Elles regardèrent leurs personnages évoluer dans cet univers  qu’elles avaient inventé.

Une réalité copiant scrupuleusement la réalité dégage toujours  quelque chose de troublant. Comme un miroir qui grossit les imperfections.

C’était à donner le vertige.

Le jeu devait offrir suffisamment de liberté, pour les joueurs, mais aussi de contraintes, pour qu’ils se heurtent à des obstacles.

_ Montrez-moi cette main.

La voix de l’un d’eux leur parvenait, un peu atténuée. Son irritation était perceptible.

_ Mais de quel droit ? Vous vous croyez tout permis, j’imagine.

_ Exactement. Je sais très bien d’où vient cette lettre. Alors ne niez pas.

Curieux de voir comme ils endossaient leurs rôles à la perfection, comme ils adoptaient un nouveau langage, qui ne leur était pas familier.

Jouer s’apparentait à une improvisation théâtrale. C’était sans doute ce qui leur plaisait, cette altérité.

_ Le jeu est au point, affirma Gilda.

_ Je ne crois pas.

Cette Alice. Toujours sceptique.

_ Mais pourquoi l’ajourner ! J’en ai assez de ce retard. Il faut le lancer sur le marché. Regarde, tout fonctionne.

_ Ce n’est pas encore parfait.

_ Explique toi.

_ Du vert. C’est ce qui manque. Un filtre vert, qui crée une émotion.

_ Le vert est négatif.

Ignorant leurs préoccupations, les joueurs continuaient la partie. Ils oubliaient leur existence, et la tempête qui avait sévi ces derniers jours. L’espace du jeu, avec ses obstacles, se révélait plus rassurant que la réalité extérieure. L’immersion les coupait de leur vie.

Sur la place, une benne à ordures emportait déjà les poissons lune. Un grincement mécanique se substituait au silence. A l’aube sale succédait un jour gris. La place fut nettoyée au jet. Quelques aspersions violentes effacèrent les dernières traces d’étrangeté et de nuit.

La benne s’était éloignée.

Le silence retomba. Ce fut à nouveau le vide.

Gilda se retourna.

Dans le bureau, Alice se balançait sur sa chaise, la métamorphosant en rocking -chair. Son visage était marqué par l’épuisement des derniers jours. D’une voix obsessionnelle, elle répétait :

_ Pourquoi pas juste le vert ? Ce serait l’idéal.

Le jeu était achevé. Il fallait laisser passer la crise.

Gilda referma doucement la porte, et sortit.

L’air était frais comme l’océan. Il lui sembla sentir une légère odeur de marée. Et pourtant, la mer se trouvait à des milliers de milles.

Un peu de soleil filtra des nuages, éclairant le sol irisé d’écailles.

Ne restait plus qu’à convaincre Alice de commercialiser le jeu. Enfin.

Dieu n’avait pas créé un monde parfait. Il avait concédé le libre arbitre et laissé l’homme le gérer.

L’évolution. La plus utile des contraintes.

Elle sourit.

Elle saurait argumenter.

Face à elle, la place s’étendait, vaste et vide comme une page blanche, où la lumière se réfractait.

 

 

Marion Poirson-Dechonne

 

 

 

 

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Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /2009 15:48
Manu Causse, artiste dégagé (ou en passe de l'être), écrit, peint, compose, chante, lit, sans que l'on sache toujours ni comment ni pourquoi.
(NDLR : J’ai parlé ici de ses nouvelles, en particulier de Visitez le Purgatoire, publié chez D'un Noir si bleu).
 
Il a écrit aussi des romans bilingues pour adolescents, un album pour enfants - (Enfin Seule, Où sont les enfants ?). Il commet parfois des pièces de théâtre, seul (Tonton Maurice est toujours mort) ou en coécriture avec Emmanuelle Urien (Désolés pour le chien).
Il a des projets au moins jusqu'à lundi. Lundi en quinze, même.

Et surtout, il est tellement généreux qu’il a écrit exprès ce qui suit pour mon appel de textes oulipien et dessiné l'arbre exprès. Pour que nous puissions nous rendre compte.





(dessin Manu Causse)


Vide-grenier



 Il ne dirait rien, sinon des mots sans suite ; ne montrerait pas ses tableaux - la place en est couverte – se contenterait d’un sourire, au milieu de la foule, posé comme, ah dieu quelque chose comme, une statue peut-être, une statue qui parfois se fendrait d’un sourire, d’un commentaire courtois, d’une réponse – Montauban-Biarritz ? Sept à trois il me semble, sans rien ajouter, juste cette douceur impeccable de ceux qui n’ont plus à vivre.
Il aurait devant lui une feuille, un grand rectangle blanc hérissé de dentures, un carnet, voilà, un carnet, format 60x40, rien de plus. Il regarderait un arbre, ou un bac d’ornement, et pendant que les autres peintres à cette foire du dimanche parleraient influences perspectives, lumières, chevauchements, il chercherait une teinte, une couleur unique - Pourquoi pas juste un vert ce serait l’idéal – et se mettrait à peindre, ou plutôt à tracer une série de traits vaguement parallèles, tous de même épaisseur, tous dans le même sens, rien qui ressemble à un arbre, ou alors seulement à un arbre qu’il aurait dans sa tête, je ne ferme pas la porte à la figuration mais là il faut le reconnaître ça ne ressemblerait, dieu, ça ne ressemblerait à rien de connu, ni surtout de sensé, autrefois c’était beaucoup plus fort, les peintres savaient s’y prendre, oh je ne parle ni de Goya de Rembrandt ni même de Van Gogh, entre nous Van Gogh mis à part sa folie, mais même, même, je cherche, Rothko, si vous voulez, ou Wols, ou Fautrier, il y avait un sens, tandis que là ce ne sont que des gestes – un passant déambule, le regarde un instant, bade devant sa toile où des gestes s’acharnent, s’annulent, se contredisent, Montrez-moi cette main, vous êtes handicapé ? Exactement.
À ce tarif, évidemment, peindre est une gageure, néanmoins cher monsieur, vous pourriez apprendre, vous avez quelque chose, pas du talent, sans doute, mais un je-ne-sais-quoi, regardez, c’est bien simple, comprenez que les autres, un jour, ont étudié, ont cherché dans des œuvres des secrets en grand nombre. Peindre ce n’est pas ajouter couche à couche, suivant le vent, suivant l’humeur, prenez des cours, mon vieux, et par correspondance, savez-vous, on en fait de très bon.
Docile, il plie sa toile. Il n’avait plus de vert, de toute façon. Et le truc sur la toile, ça pourrait être un arbre. Il replie son étal, range son acrylique. On dirait qu’il n’entend que le souffle du vent.
Quand il s’en va un autre s’installe à sa place, un sourire entendu pour ceux qui continuent, sur la place, au milieu des arcades, à se passionner pour les arts ce dimanche. Le matin se dissout comme une encre liquide. L’après-midi est grise, le marché a foiré.
Le lendemain, un voisin retrouve, près de sa boîte à lettre, un message glissé. Il perçoit les couleurs au creux de la pliure, voit la feuille en verso, devine le recto.
 --- Je sais très bien d’où vient cette lettre, dit-il, voilà un bout de temps que je m’y attendais – il grommelle à mi-voix une phrase occitane, malédiction de peintre, toujours à délirer, ce voisin qui séjourne, cette face de lune, ces poses et ces pauses, ferait mieux de bosser – sauf que voilà, au bout du compte - mais que fait la police ? - ce sera à lui, le voisin, le passant, le témoin, de se charger de la sale besogne – ça attendrait demain, mais pourquoi l’ajourner ? Il va falloir dépendre, redresser, éponger ; il va falloir prendre le téléphone, répondre à des questions (sans enjeu véritable) : le voisin fou est mort, il voulait être peintre. Si je sais le pourquoi ? La nuit, le vent d’autan ; une toile qu’il aurait voulu peindre, un rêve trop poussé. Un arbre mort trop tôt.

C’est tout ce que je sais, brigadier. Hier, c’était la foire. Il y avait un vide-greniers.

Par M agali - Publié dans : Scriptorium 2009: des textes, des inédits - Communauté : POLARDISES
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