Les Beaux dimanches

















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Scriptorium 2008: des textes, des inédits....

Jeudi 26 mars 2009

  Comme promis, le texte lauréat des inattendus de ce blog, écrit par Joël Hamm.

 

 




Un millimètre à l'écart du monde



   Tu es assis dans ta voiture garée sur le boulevard et tu sembles arrêté entre deux étages de ta vie. Tu humes, par la vitre ouverte, la poussière humide évaporée de la chaussée, l'haleine carbonée des moteurs. Tu observes les piétons qui traversent les rues, avancent vers on ne sait quel destin et sont les mêmes à chaque nouveau regard, comme les clients d'un manège qui ne s'arrêterait jamais. Figurantes dégaines pour une ville à vendre. D'où tu es, le monde te paraît irréel et tu dois faire un effort pour y croire tant il est banal, habituel, éloigné de toi.

   Tu repères parfois la beauté dans la marche déliée d'une passante dont tu ne sauras jamais le goût iodé de la peau, la tiédeur du souffle, et tu devines aussi la solitude et la souffrance inscrites en trainées de crasse sur quelques hardes et cartons empilés dans une encoignure.

   Tu penses : Toutes ces peines et ces douleurs que subissent les hommes, c'est peut-être le prix à payer pour la contemplation heureuse, une seconde seulement, au mitan de l'été, du battement poudré de l'abeille sous la jupe tzigane du coquelicot. Chaque seconde de vie porte peut-être en elle les beautés promises par la suivante, et contient la diversité du monde, et les centres, et les confins où tu n'iras pas, où d'autres errent sous le regard immobile d'un de tes semblables, dont tu ignores tout, que tu ne rencontreras jamais car tu ne donnes que peu de chance au hasard en ne bougeant pas de ta forteresse.

   Qu'importe quand cela t'arrive, cette stase de l'âme, c'est tous les jours, maintenant, hier et demain. Alors pourquoi pas un jeudi soir.


   Tu doutes que ton immobilité ralentisse la course folle des électrons qui fraient leur chemin parmi les galaxies, ou qu'elle stoppe le temps qui joue la montre en clignotant sur le boulevard quand ses lampes ternissent la nuit qui monte. Et tu as raison.

   Partout en ce monde, les enseignes électriques brillent pour d'autres, éclairent d'improbables rendez-vous dont tu t'exclus. Tu n'iras pas rejoindre une belle inconnue sur le trottoir du Cocoa café, celle qui te soustrairait un instant du flot incolore qui noie ta volonté.


    Tu te dis que tu devrais cesser de laisser tourner tes pensées comme du linge sale dans le tambour d'une machine et descendre de la voiture, et grimper dans ce car arrêté au carrefour. Il t'emmènerait vers Nice et ses corsos fleuris, ses odeurs d'anchois, d'olives et de beignets dans les ruelles de la vieille ville, puis vers la mer, si bleue pour ceux qui espèrent.

   Avant de sortir de Paris, tu aurais vu défiler les façades, les baies éclairées, les lustres polis miroitant sous les hauts plafonds de la ville, les fenêtres. Autres vies entrevues, autres déserts nocturnes, ombres interchangeables aux gestes énigmatiques et muets sur les murs des appartements.

   Puis, pendant que l'autocar filerait dans la nuit, le front appuyé contre la vitre froide, tu verrais ton regard reflété, tes yeux d'où tomberaient les écailles des vieux ciels.

   Au lieu de cela, tu restes assis, tournant à peine la tête pour vérifier de temps en temps si rien n'arrive pour te sauver, te distraire. Rien d'inattendu.

   Rien. Tu es solitaire et reclus dans ton œuf de tôle, l'œil rivé sur le mince filament rouge de l'autoradio qui filtre une symphonie que tu n'écoutes pas. Beethoven pourrait aussi bien sampler un air de tango qu'une chacone rapetassée de rap, tu t'en fiches.

   La musique n'existe que pour t'éloigner des drames, des joies. C'est que tu ne te distrais plus des collectives embrassades, des tueries, des parades. Garé un millimètre seulement à l'écart du monde, infiniment séparé de lui, tu épies au coin des rues la vie qui passe et se répète, fugaces instants de bonheur ou malheurs anonymes. Bien à l'abri dans ton cocon, le malheur ne te touche pas. Même pas le tien qui, à tes yeux, n'est qu'un atout merveilleux, une source d'inspiration. Tu résistes à la pitié et tu vois passer les passants sans passion. Tu pourrais avancer, fraternel, les bras tendus, mais ta peur te retiens et tu connais ton peu d'aptitude à embrasser, à réconforter ou tout simplement à sourire. Lucide, tu ris tout seul en pensant à tes travers, tes dévers, tes revers, tu t'amuses de toi, tu charmes tes serpents, tu côtoies le ciel, mais personne n'en sait rien.

   Tu te demandes à quel moment de ta vie l'indifférence a tissé ton armure, ou bien si par hasard tu ne serais pas né comme ça, avec, dans un coin de ton cerveau, la certitude que personne ne peut rien pour personne et, qu'au delà de ta frontière de peau, rien n'existe vraiment.

   Dans ta nuit de tous les jours, tu portes ton image floue au bord des rues du monde, des mondes passants fermés dans leurs costards. Rumeur de la ville, sifflets, klaxons, tu attends, tu ne sais quoi, sans rire, sans voir, sous les ciels couvercles, les ailes néons du boulevard.

   Tu oublierais bien tes êtres de poussière, les vieux appels, mais tu remâches ta vie et tout est là, sous tes yeux, les collines, les ports, les rives huileuses des continents dérivant au fil de l'encre, les enseignes lumineuses, les bars de l'oubli, les tumultes, les passades, les bras serrés, desserrés, d'un canal qu'on libère des marbrures du ciel, l'ombre accroupie d'un peuple soumis aux caprices des puissants.

   Fonds de tiroir de ta mémoire, pâtures de la mort, gouffre au goût de cumin. Tant d'années dorment sous l'empilement de cartes postales. Tant de visages abstraits, de rues dépeuplées par le temps au creux des vides pliés des vieux papiers. Anciennes photographies des instants passés où ton ombre s'efface...


   Oui, le monde entier est là, sous tes yeux. Tu le côtoies, il existe, sans rien faire pour toi. Vous êtes tous deux aussi aveugles l'un que l'autre à tout ce qui dépasse vos limites. As-tu remarqué comme depuis quelque temps tu grelottes dans ton corps ?. La férocité gagne autour. Le barbare prospère. Tu es seul.

   Tu ne sais plus quoi faire. Un simple petit chagrin, larme sanglot reniflement serait bénédiction. Par tes pleurs les rivières de ton âme renaîtraient à leur source. Tu bats des paupières mais rien ne vient.

   Comme un clandestin risquant d'être chassé de sa mélancolie, tu hésites à reprendre ta place dans le trafic où le temps pleut et la vie éclabousse. Tu te demandes comment nourrir la vibration noire, faire jaillir l'éblouissement d'enfance, l'intense étincelle, irriguer ta parcelle de conscience, rendre à toi même l'envie de parole, reconquérir ta vie?


    Il est encore temps. Sauve-toi ! Si des visages te tourmentent, divorce d'avec tes songes mortifères, cesse de dialoguer avec tes fantômes. Casse les aiguilles de givre du grand Chronomètre. Egorge la muette méduse lovée en ton sein. Tes silences bientôt ne suffiront plus à noyer ses mille têtes.

   Enfin, oublie l'image que tu as de toi et, loin des réverbères, sois cette nuit un livreur d'étoiles. Deviens le héros d'un amour inventé...


   Non, tu ne réagis pas ? Pas de révolte. Tu n'entends pas la chanson de l'enfance et de l'espérance.

  La nuit est arrivée sans que tu t'en sois vraiment rendu compte. Tu soupires et lèves les yeux vers la travée du ciel, claire entre les rives abruptes de la nuit où le dieu Signal alterne ses trois couleurs.

Vert.

Départ.

Manqué.

Orange.

Lenteur.

Plus tard.

Rouge.

Trop tard.


Fin de l'histoire.



Joël Hamm


Texte mis en ligne le 06/03/2008

Par magali duru
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Dimanche 22 mars 2009

(photo Patrick L'Ecolier)


Dernier épisode des Inattendus 2008 avec sur le podium Jean-Pierre Michel, poète émérite…

Encore merci aux auteurs et lecteurs qui ont participé à l’aventure. Rendez-vous en 2010 pour une nouvelle célébration…

 

 

Le train

 

Dans les matins mouillés par l’haleine de brume

A l’heure d’aborder le pénible parcours

Les ombres ont surgi des gigantesques tours

Pour longer d’un pas vif les chemins de bitume.

 

Sur le quai de la gare, à l’approche du train

Se prépare l’assaut, qui vous prend, vous soulève

Et vous porte aux instants d’un voyage sans rêve

Où l’élan du sourire a perdu son entrain.

 

Hissé dans le wagon sous la poussée brutale

Au son d’accordéon qui engendre l’ennui

Chacun, sur le trajet, vient poursuivre sa nuit

Quand se ferment les yeux jusqu’à l’ultime escale.



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* "Dernier" avec parution simultanée sur Calipso et Mot Compte Double car je publierai bientôt ici le lauréat des textes de ce blog
.



Par M agali
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Samedi 7 mars 2009
Suzanne Alvarez a eu la faveur des votants pour les "Lauréats des inattendus". Voici aujourd'hui le premier des deux textes retenus paru en 2008 sur le blog de Patrick Lécolier, Calipso. C'est beau comme la marine antique et (clin d'oeil à l'appel de textes en cours sur ce blog) vous y apprendrez tout sur le carré de Pythagore.



Pythagora



 Au début, ils n’avaient eu qu’une idée en tête : fuir la Capitale où ils étouffaient depuis trop longtemps. C’est ainsi qu’ils avaient atterri, un peu comme « cheveux sur la soupe » dans le quartier juif de Marseille pour tenir cette petite librairie. Et puis, quand, plus tard, le tabac et le loto s’ajoutèrent à leur commerce, une idée nouvelle commença à germer dans leur esprit. Une idée qui n’allait plus les quitter : partir en mer ! Prendre le large ! Tout plaquer ! Bien sûr, pour concrétiser cela il fallait de l’argent, et même beaucoup d’argent. Alors, jonglant avec des sommes qu’ils n’avaient pas encore gagnées, ils commencèrent à faire des comptes où se mêlaient confusément recettes, dépenses, chiffre d’affaires et bénéfice. Et ce fut au terme de huit années d’un travail acharné et grâce à cette ténacité à vouloir partir un jour qu’ils quittèrent le petit port de l’Estaque un matin d’avril, à bord de leur beau 38 pieds* en acier, un JNF38. Immédiatement, le bonheur fut partout : il scintillait dans le bleu du ciel et dans les fentes jaunes du regard du chat vautré au pied du mât, il éclatait dans les rires de Carole, il frétillait dans les lignes de traîne, il tintait dans les glaçons des verres, ruisselait sous le halo de la lampe Coleman, s’infiltrait dans les coffres remplis à ras bord, rampait le long des coursives* et se mêlait au goût salé des lèvres desséchées.
Trois semaines, déjà, qu’ils avaient quitté la France. Trois semaines sans anicroche. Ils avaient caboté* de port en port pour s’amariner. Le temps s’était arrêté. Ils étaient libres ! Absolument libres ! Ils longeraient d’abord les côtes espagnoles. A partir de Gibraltar, ils tireraient droit sur le Maroc. Après, ce serait Madère où ils s’arrêteraient au moins un bon mois, et aussi les Canaries. Ensuite, les Iles du Cap-Vert. Puis la traversée de l’Atlantique et cap sur la Guyane. Après ça, on verrait bien. La nuit était tranquille et douce. La faible houle venait heurter la coque du cotre* dans un clapotis bas et régulier. Une brise languide venait du large, apportant un entêtant parfum de marée.
- Alto ! hurla un porte-voix au moment où ils étaient sur le point d’accoster dans ce petit port de Tarragona.
Ils se regardèrent tous les trois, incrédules, mais n’obtempérèrent pas. Carole et Anna se rapprochèrent l’une de l’autre et demeurèrent calées entre les winches, muettes et tremblantes de peur, condamnées à se taire, un projecteur de pont braqué sur elles. « Ils » les tenaient en joue, mitraillette au poing, à peine à un mètre d’elles, leur vedette adossée et maintenue fermement au voilier. Il y avait aussi cette grosse mitrailleuse posée sur cet énorme trépied au milieu d’eux et qui leur faisait face, prête à les pulvériser s’il le fallait. Et tout ce qui se déroulait devant elles, semblait flou, hors d’atteinte, irréel. Combien étaient-ils ? Dix, douze peut-être ? Sans compter les trois en bas. Celui qui paraissait être le chef accula Marc, le skipper du Pythagore, contre la cloison, dans le coin de la banquette, après que ce dernier eut étalé tous les papiers du bateau sur la table du carré.
- Où sont les drogues ? demanda-t-il dans un français impeccable, sur un ton doucereux qui laissait présager le pire.
 - Je… ne… comprends pas ! bredouilla Marc, apparemment abasourdi par une suspicion aussi injustifiée. L’autre sourit, mielleux et dubitatif tandis que ses deux acolytes fouillaient, retournaient les tiroirs, jetant rageusement à même le sol vêtements et objets divers. Souriant tels des forcenés, ils commençaient à démonter les vaigrages*. Les hommes qui étaient en face d’elles donnaient l’impression d’être surnaturels, sans épaisseur. Alors, il sembla à ces deux femmes qui vivaient depuis toujours une relation totalement fusionnelle qu’elles ressentaient la même impression : elles eurent au même instant l’horrible certitude que, remontant simultanément le cours de leur existence, elles étaient en train de revivre leur enfance dans ce pays qu’elles venaient de quitter. Avec l’effroyable sentiment qu’arrivées au terme de leur vie, elles étaient déjà virtuellement mortes. On entendait la respiration de la mer…
Carole n’osa pas détourner les yeux pour regarder sa mère. Cette dernière, sous le coup d’une impulsion ou dans un sursaut qu’elle n’avait pu contrôler, avait détendu son bras qu’un raidissement soudain rendait affreusement douloureux. Et cette réaction n’échappa pas à leurs geôliers. Les yeux de pierre roulèrent dans leurs orbites. Etait-ce le fruit de leur imagination ? Il sembla même à ces deux malheureuses qu’elles surprenaient un léger pivotement de leur corps. La jeune fille, pour montrer qu’elle était courageuse et qu’elle était capable de protéger sa mère coûte que coûte, resserra un peu plus son étreinte comme pour venir à son secours mais elle en profita surtout pour se blottir un peu plus contre elle. A présent, une seule chose comptait : se maintenir en vie. Car ces mécaniques désincarnées, figées comme des automates, les yeux rivés sur le viseur de leur arme, semblaient incapables de sentiments mais capables du pire. Le moindre faux mouvement, la moindre distraction, et ils opéreraient à coup sûr en tir groupé. Les réduisant à un souffle, un rien. C’est alors que, sans que l’on sût pourquoi, l’un de ceux qui se trouvaient sur le pont d’en face sembla être la proie d’un terrible doute. Sans quitter son arme, il sortit sa V.H.F portative de sa poche et parla longuement. Puis :
- Detenga todo !
 Alors, les mitraillettes se posèrent, ceux d’en bas remontèrent. On défit les amarres, on remonta les pare battages*. Bref, on les planta là, les laissant impuissants, anéantis et défaits. Après le départ de ces hommes, ils se regardèrent en silence, consternés devant l’étendue de toute cette pagaille qui régnait dans les cabines. Alors, ils s’inquiétèrent de savoir quelle heure il pouvait bien être. Il était plus de minuit. Marc ouvrit un sachet de soupe lyophilisée parce qu’ils avaient parcouru beaucoup de miles* dans la journée sans prendre le temps de se restaurer, et qu’ils pensaient avoir faim. Puis ils se mirent à manger en silence. Ensuite, ils rangèrent tout et se couchèrent sans avoir prononcé un seul mot. Le lendemain, très tôt, alors qu’ils dormaient encore, une vedette de la Guardia Civil vint les trouver. Les militaires frappèrent contre la coque, poliment, et présentèrent leurs excuses : ils avaient fait une grosse prise de drogue à bord du bateau Pythagora qu’ils pistaient depuis six mois au moins, et dont une voix anonyme leur avait signalé le passage au port de Tarragona, non loin de leur voilier.
- Une méprise ! Une regrettable méprise ! dit le capitaine.
- L’oscuridad. Un omonimo. Pythagora/Pythagore. Comprende ? renchérit un autre.
Non, ils ne comprenaient pas. Mais que pouvaient-ils faire ? Alors, sans plus tarder, ne voulant pas rester une minute de plus dans ce lieu qui, tout à coup, leur paraissait horrible, ils mirent le moteur en route, sans prendre le temps de hisser les voiles. Leur colère de la veille, en même temps que leur amertume et leur désabusement, leur dégoût des gens et des choses, s’était dissoute dans un profond apaisement. Et cette soudaine liberté leur apparaissait comme un rêve et la nuit qui s’achevait, comme un cauchemar. Alors chacun se laissa gagner par la contagion de l’allégresse. On se promit de fêter l’arrivée dans le prochain port, par une orgie de tapas dans le premier resto venu. Ils entonnèrent en la massacrant, une vieille chanson de matelots. On aurait pu croire que toute une existence de bonheur était contenue dans cet instant, tant ils se sentaient à nouveau heureux de vivre. Un vent léger s’était levé, doux comme une caresse de fille. On hissa la grand voile et le foc*.
 Ce fut juste après qu’une vague surgit d’un coup d’on ne sait où. Haute comme un immeuble. Elle vint heurter la coque avec une violence inouïe tandis qu’une autre submergeait le pont et les trempait de la tête aux pieds. Anna évita de justesse la bôme* qui allait l’assommer en changeant brutalement de direction. On venait d’empanner*. Ils se regardèrent tous les trois, chacun cherchant du secours dans les yeux des deux autres. S’acharnant à redresser la barre qui roulait entre ses mains, Marc cria ses ordres. Le foc était en train de se déchirer sous la fureur du vent qui venait de se lever. Il fallait vite affaler. Puis on verrouilla tous les capots. A l’intérieur le désordre était indescriptible. La radio surtout était inutilisable. Ils ne pourraient même pas signaler leur position, donner des nouvelles du large. Ils étaient seuls, complètement isolés. Maintenant, soudés les uns aux autres derrière les hublots battus par un grain qui n’en finissait pas, ils observaient, impuissants, ballottés, et le souffle suspendu, la tempête qui faisait rage. Attendre. Il n’y avait que ça à faire. Et cette réclusion forcée, en même temps que la répétition de leur malheur, réveillait en eux toute une foule de regrets, enflammant leur douleur aussi sûrement qu’une rage de dents. Pour Marc, le cauchemar recommençait, empoisonnait chaque goutte de son sang. Malgré tout, il lui fallait taire cette angoisse qui l’étreignait, ce mauvais pressentiment qui devait se lire dans ses yeux. Il fallait qu’il fît semblant d’être fort, au moins pour elles qui s’en étaient remises complètement à lui et à qui elles devraient leur survie. N’était-ce pas lui le capitaine, le seul maître à bord après Dieu ? Alors, comme pour conjurer sa peur, il se saisit du paquet de fruits secs et commença une lente mastication… Un grattement derrière eux les fit tous trois se retourner en même temps. De derrière le fouillis de la table à cartes, deux lucarnes jaunes apparurent. Le chat qui n’avait pas donné signe de vie depuis la veille vint d’un bond se lover contre eux. Marc savait par expérience que cette réapparition soudaine était le signe annonciateur d’une prochaine accalmie, tandis qu’il sentait monter en lui le baume de la délivrance.


Suzanne Alvarez


PETIT GLOSSAIRE DE LA MARINE A VOILE:

Note de l'auteur:

Tout lecteur n’est pas tenu de connaître parfaitement le vocabulaire utilisé par les marins hispanophones lorsqu’ils communiquent entre eux. Aussi ai-je pensé que quelques explications s’imposaient…

pied : mesure anglo-saxonne valant 12 pouces soit 30,48 cm. *
cotre : petit bâtiment à un mât et deux focs.
vaigrages : revêtement intérieur de la coque.
pare battages : défenses destinées à protéger des chocs, la coque d’un navire adossé à un quai ou à un autre bateau.
mile : mesure anglo-saxonne valant 1,852 m.
Guardia Civil : gendarmerie maritime espagnole.
foc : voile triangulaire placée à l’avant d’un voilier.
bôme : arbre de mât qui supporte la grand-voile.
empanner : faire passer rapidement la grand-voile d’un voilier d’un bord à l’autre, au moment du virement de bord vent arrière.
caboter : naviguer le long des côtes.
detenga todo : Arrêtez tout !
l’ oscuridad : l’obscurité.
un omonimo : un homonyme.
coursive : passage réservé entre les cabines, dans le sens de la longueur d’un navire.


Par M agali
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Samedi 13 décembre 2008
Miguel Angel Sevilla m'envoie ce slam, merci à lui.



        
Je suis ainsi fait


  
Je suis ainsi fait
Qu’un rien me suffit
Je vis de très peu
Je bouffe du pain
Avec du jambon
Ou avec des fruits

Je suis ainsi fait
Qu’un rien me suffit


J’ai un peu d’amour
Pas trop c’est très bien
Dès que tu en as trop
Te voilà crevé
Te voilà repu
De sperme et de cris

Je suis ainsi fait
Qu’un rien me suffit


Je parcours ma vie
Au lieu de la vivre
Et je vagabonde
Autour de son puits
Personne ne sait
Qui l’a engloutie

Je suis ainsi fait
Qu’un rien me suffit


Je cherche un abri
Surtout lorsqu’il pleut
Et la pluie me baigne
De son eau glacée
Parfois le soleil
Me sèche gratis
Parfois dans la nuit
Je crois me trouver
Et souvent je meurs
Et je me survis
Toujours dans la nuit
De mes yeux blessés
Je suis mon cadavre
Et même pas moi
La branche d’un arbre
Est mon paradis
Je compte m’y pendre
Pendant que j’y suis

Je suis ainsi fait
Qu’un rien me suffit


La vie déguerpit
De ton corps exsangue
Et à force la mort
Profite et te tue
Comme à bout portant
Pendant que tu vis
Et alors tu clamses
En plein dans la rue
On t’marche dessus
Au mieux on t’enjambe
Pas besoin de tombe
C’est du gaspillage
Je traîne ma mort
Le long de ma vie
Je suis la racaille
Qui meurt dans la rue
Je vomis la crème
De tous les vendus
Du haut de ma mort
Je vois ce qu’ils sont
Je les vois qui crânent
Et qui rient très haut

Je suis ainsi fait
Qu’un rien me suffit


Je porte ma mort
Comme un grand miroir
Sur le vieux chariot
De fringues pourries
Où le capital
Se montre à nu
Et je suis la mort
Qu’il traîne avec lui
Et dans mon miroir
Je vois qu’il est pris

J’étais ainsi fait
Et on m’a détruit


Je n’ai pas besoin
De leurs sarcophages
J’ai été sarclé
A la fleur de mon âge
C’étaient les chantiers
On a fait Bercy
Et des HLM
Un peu, pas beaucoup

J’étais ainsi fait
Qu’un rien eût suffi



Miguel Angel Sévilla





Par magali duru
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Vendredi 21 novembre 2008








Femme libérée


Moi, j’tricote.

J’m’assois  au bas de la Louison, j’m’emballe les doigts sur mes aiguilles…
Et j’gueule.

Ma p’lote c’est d’la ficelle. J’tricote rien pour les raccourcis. Rien qui rattache les hauts et les bas. J’fais comme l’autre, l’citoyen Chaumette, a « décrété ». Un qu’on dégoûte, nous, les poissardes. Mais qui s’méfie. Qui nous a ordonné d’occuper nos mains et donné not’ surnom. Pour 50 sols, on va aux séances de sa Convention. Y peut compter sur notre sans-culotterie : ses traîtres ont pas le cou qui les gratte bien longtemps.
J’gueule et j’signe tout ce qui veut d’une croix. La seule croix qui vaut quéquechose.
Pis j’m’en vais tricoter la mort au pied d’M’dame Guillotin.
Mirabeau lui c’était pas pareil. Il avait compris : on est des émeutières. La révolution qui marche, c’est nous autres. On a d’abord gueulé Ça ira jusqu’à Versailles, avec des bâtons et des fusils. Le boulanger, la boulangère et le petit mitron ont délogé de leur beau châtiau. On les a ramenés à Paris en gueulant et rigolant et chantant, dans nos uniformes arrachés aux gardes qu’on a dépiaucés. Fallait pas se trouver sur notre chemin.
Après ça a traîné un peu. Mais j’ai pas eu le temps d’en perdre. La Pacquotte a formé un Club. On a réclamé à la Commune d’Paris une tiote récompense. Dame, sans nous, l’Capet l’aurait sauvé sa caboche. Y’a eu des bons moments avant qu’il aille d’la prison du Temple à Monte-à-regret. J’oublie pas septembre : aux Carmes, j’en ai lardé du curé réfractaire et d’l’aristo qu’avait pas eu droit à sa lanterne.
J’crois à la victoire des filles du peuple, les vraies, ‘les’ du Carreau des Halles. Pas à celle de l’Olympe qu’a pourtant un père boucher. Une qui cause sur l’égalité, sur les droits. Moi, j’sais. C’est le sang coulé de nos coutelas qui nous rendra libres. J’crois pas à ses grands discours. Dans notre club, on porte un pantalon rouge et un bonnet rouge et faut pas nous arrêter quand on marche. Avant j’ai été une flagelleuse comme la Méricourt, une folle aussi, qu’a fait septembre avec moi. J’la comprenais mieux qu’l’Olympe celle-là. Mais la manie des causeries l’a piquée pareil. J’voulais plus la suivre. Demain c’est toujours demain.
Moi, j’tricote. J’regarde pas les mailles. J’regarde les amoureux de la Mirabelle qui s’mettent à genoux pour tâter de son tranchoir.
Et j’gueule.
J’tricotais pas encore quand Monsieur de Paris a saisi Monsieur Veto par les cheveux pour nous montrer sa grimace de pourri. J’ai pas bien vu. J’étais loin. J’ai regretté. Les tambours abrutissaient l’monde. Ah, ce début d’an V de la Liberté, les Ennemis du Peuple s’en souviendront !
J’ai gueulé :
-    Vive la nation!

Presque un an après, j’tricote avec les autres. J’rate plus rien. On est les Tricoteuses de Robespierre, les furies de la guillotine. L’Autrichienne y a perdu sa perruque. Faut pas nous prendre de haut. L’Olympe de Gouges, j’devrais dire la Marie Gouze, a eu ses idées qu’ont roulé dans l’panier. Faut pas non plus nous en promettre quand on réclame pas.
Moi, j’tricote. J’compte les têtes. J’trempe ma p’lote dans l’rouge qui coule. Ça donne d’la force aux doigts. J’guette la Méricourt. M’l’apporteront bien un jour. C’est l’sort d’toutes les folles qui tricotent pas droit.
J’souris au Samson. Mes aiguillent poissent. J’gueule :
-    A mort !
J’suis une citoyenne qu’a des droits.
Vive la révolution.



Dominique Guérin



Dominique Guérin, diplômée en Lettres, rédactrice publicitaire, a renoué en 2000 avec l'écriture de fiction qu'elle pratiquait enfant avec passion.

Elle participe depuis à  des concours de nouvelles en tant qu "intermittente et concouriste occasionnelle". Heureusement pour les autres concurrents, car elle a la curieuse manie (quand un texte un peu trop original ne surprend pas les jurys les plus frileux)  d'y être lauréate ou finaliste. En témoignent au fil des années les palmarès des concours de Nouvelle au Pluriel, Bourbon L'Archambault , Calva, Annie Ernaux, Gleizé, Pégase, le lecteur du Val, ou celui des Editions du Roure...




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Le soleil par milliers sur Calipso


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Par magali duru
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Vendredi 7 novembre 2008
En hommage à Francis Ponge...









Le rouge à lèvres




A mi chemin entre le cylindre et le parallélépipède, le tube de rouge à lèvres est un voluptueux, un doux, qui sait arrondir les angles. Il chatoie d’un rose syrien résolument contredit par l’étiquette gourmande collée à sa base : FONDANT CHOCOLAT 29.
A mi course entre la base et le sommet de cette minuscule colonne Vendôme à la gloire du sourire féminin, un anneau d’argent bague sa taille bien prise. Il signale le point précis où la main peut, d’une torsion élégante, dégager le couvercle pour faire apparaître l’intérieur moiré, le puits de métal brillant au fond duquel s’alanguit la masse parfumée d’un gloss, attirante mini-glace au cassis. Par la magie d’une vis cachée, au second tour donné s’exhausse alors le dôme d’une pâte taillée en biseau. Arrivé à l’étage, le carmin se stabilise avec un claquement triomphant, prêt à gratifier d’un fougueux baiser les lèvres de sa belle maîtresse, qu’il laissera auréolées de pourpre étincelante. Celle-ci se pourlèche avec des mines de chatte satisfaite, rabat le couvercle. Prudemment ! Un geste sec serait fatal sans vérification préalable du retour au sous-sol du petit ascenseur interne. La pression étêterait le biseau précis, la pâte émoussée ne dessinerait, en prochaine occasion, que rictus baveux, dégueulis de sorcière.
Seul destin alors pour le tube amputé (dois-je dire castré?) : se faire, à la poubelle, abruptement lourder.





Magali Duru



Se promener sur les pas de Ponge...



Par magali duru
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Mardi 21 octobre 2008
Je reçois aujourd'hui la réponse de Danielle Akakpo à l'appel de textes "Pause musique en Lauragais".
Merci, facteur!



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Une simple carte postale



Envie de rien, dégoût de tout. Parce qu’il n’est plus là, que je ne parviens pas à le haïr, à l’oublier. Lui pour qui j’ai tout négligé, abandonné, mes amis, mon travail, mes bonheurs à moi. Quelques mois de soleil, d’accord parfait à ne penser qu’à nous deux. Lui et moi, moi et Lui, comme si le monde autour de nous n’existait plus. Nous n’étions que mains qui se joignaient, bouches avides qui se cherchaient, corps qui se prenaient, s’écroulaient ivres d’extase et de douce fatigue. J’étais sûre d’avoir trouvé celui que j’attendais depuis toujours. Il a suffi de quelques mots de ma part,  un soir après l’amour, pour que tout s’écroule : « Un bébé, j’aimerais tant… » Quelques mots de trop… Il a ricané, méchamment, m’a tourné le dos, furieux. Le lendemain, il avait fait ses valises. 
Trente ans. Me revoilà seule à faire semblant de vivre, à me traîner jusqu’au bureau, à errer le soir dans les allées du centre commercial. Je ne vois rien, ne regarde rien. Je me laisse porter par la foule, retardant le moment de retrouver mon logis trop vide, trop plein de souvenirs. Je ne suis qu’incompréhension, douleur, rancœur.
Ce soir, dans le courrier, au milieu des publicités,  je découvre une carte postale. Peu importe qui a pris la fantaisie de me l’envoyer. D’ailleurs le verso est vierge de toute inscription : pas d’expéditeur, pas un mot, pas un signe. Mais l’image exerce sur moi  une étrange fascination. On dirait que cette statue de pierre, toute d’ocre vêtue, cette femme aux formes généreuses, pas vraiment belle avec ses yeux curieusement boursouflés porte un message et m’invite à le décrypter.
Elle me pousse vers mon miroir. J’y aperçois mes yeux sans éclat, gonflés eux aussi,  à cause des nuits sans sommeil, des sanglots refoulés. La dame de pierre, mon reflet, ma sœur ? Sûrement pas. Son regard, en dépit des cernes, brille d’un éclat mystérieux.  Si ma bouche est figée dans une expression de lassitude,  sur les lèvres de la statue fleurit un sourire serein.
Et tout à coup jaillit l’étincelle. C’est dans ses mains posées sur une lyre que se cache le secret de sa plénitude. Je l’imagine pinçant amoureusement les cordes de l’instrument,  mon oreille se réjouit de la divine  cascade d’accents cristallins qu’éveillent les doigts experts.

Et tout à coup, c’est comme une décharge électrique qui réveille mon corps fourbu, mon esprit embrumé. Je cours vers le piano, délaissé depuis  trop longtemps pour une autre passion qui me détruit à petit feu. Mes doigts errent, d’abord gauches, sur le clavier. Ils prennent de l’assurance, retrouvent les notes fluides d’une valse de Chopin, les accords plaqués d’un Gospel, le rythme endiablé d’un Charleston. Mes mains ne m’appartiennent plus. Une douce chaleur m’enveloppe de la tête au pied. Oublié, l’Autre ! Comme la dame de pierre, enfin, je souris.


Danielle Akakpo



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Danielle Akakpo a toujours eu un penchant pour l’écriture mais cette grande timide, qui ne se prend pas au sérieux, n’écrit que pour son plaisir et celui des autres, a attendu très longtemps avant d’oser montrer ses textes à qui que ce soit. Et puis un jour elle adhère sur le Net à une association d’auteurs amateurs, le Cercle Maux d’Auteurs (dont elle est aujourd’hui la présidente).
Conseils, encouragements… Danielle déploie alors ses ailes et franchit le barrage de l’édition avec deux recueils de nouvelles (Elles et Eux, éditions Écriture et Partage, 2006 )et Quelle comédie la vie ! (PLE Éditions, septembre 2008).
Car elle préfère le texte court, même si elle a coécrit le roman Un Homme de Trôo avec Jean-Noël Lewandowski (PLE Éditions, 2006)

Voir son blog.
On peut la retrouver aussi comme participante, modératrice et animatrice des jeux d’écriture sur le forum de Maux d'auteurs ou sur celui d'A vos plumes.




Par magali duru
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