Pierre Mangin La revenante

Publié le par M agali

 "Je n'ai pas pour habitude de répondre aux appels de textes" , m'a dit Pierre en m'envoyant ce mail. "Mais celui-ci, c'est différent."

Je le rappelle, il s'agissait d'inclure quelques phrases imposées:


 La place en est couverte

Sept à trois il me semble

Pourquoi pas juste un vert ce serait l’idéal

Je ne ferme pas la porte

Autrefois c’était beaucoup plus fort

Montrez-moi cette main

Exactement

Je sais très bien d’où vient cette lettre

Mais pourquoi l’ajourner

 

 

On verra que plus oulipien que Mangin, tu meurs... Tu meurs, et, peut-être que tu reviens?

 


La revenante

 

 

 

Ces touristes sont assommants. Ils se déplacent en troupe, torses bardés d’appareils de captation sophistiqués. Beaucoup sont borgnes, véritables boiteux du regard, mais cela n’est rien : un œil dans l’objectif suffit à leur fabrique de souvenirs numériques. Aujourd’hui ils sont si nombreux que la place en est couverte. Il me faut pourtant la traverser, j’ai rendez-vous avec Amélie ! De sept à trois il me semble. À moins que ça ne soit de six à huit. La mémoire me fait parfois défaut. À force de coups de coudes bien placés, de pointes de pieds traîtresses sur tibias dénudés et de talons vengeurs sur sandales estivales ; je parviens de l’autre côté de la place sans encombre. Derrière moi la foule maugrée, peste, vitupère en se tâtant les côtes et en se léchant les orteils.  C’est sûr, les photos seront floues et les films sauteront. Je m’en fiche, Amélie est là, elle m’attend, juste devant la vitrine du « Soleil d’Amérique », le plus moderne des bistrots de la ville. En me voyant elle saute de joie sur place et applaudit d’excitation.

— Qu’est ce qu’on fait, me demande t-elle d’un ton ingénu ?

Puis, en me montrant la porte du café :

— Si on entrait ?

— Pourquoi pas, juste un vert ce serait l’idéal.

D’ailleurs un vert, un rouge ou un blanc, je m’en moque bien. Moi, je ne veux qu’une chose : embrasser Amélie. Sur les lèvres. Les lèvres d’Amélie out un goût de framboise. J’adore ce fruit. Du coup j’aime aussi embrasser les lèvres d’Amélie.

J’entre derrière elle, je ne ferme pas la porte. Ici nous serons tranquilles, les touristes ne viennent pas. Ils ne sont pas venus pour ça. Trop clinquant, trop contemporain, trop vivant. Ils préfèrent les vieilles pierres, la poussière des musées et l’immuabilité des momies. Avant de m’asseoir j’embrasse Amélie. Je suis un peu déçu. Le goût de framboise que j’aime tant s’est dissipé. C’est à peine si je le sens. Autrefois c’était beaucoup plus fort. Amélie m’explique que ce n’est plus la saison des framboises. Et que bientôt ses lèvres prendront un parfum de poire, de pomme ou de kiwi. C’est bath ! J’aime aussi les poires et les kiwis.

Je commande un vert pour moi. Amélie préfère une azurine.

— Ça va mieux avec mes yeux.

Tiens, c’est vrai… Je n’avais jamais remarqué, Amélie a des yeux turquoise. Je me demande quel goût ils peuvent avoir. Peut-être bonbon à la menthe. Il faudra que je les embrasse. Amélie se moque de mes balivernes. Elle a quelque chose à me montrer. Quelque chose qu’elle dissimule dans sa petite menotte bien serrée. Je pense à un lépidoptère, ou a un petit caillou rare et joli. Un monstre marin, non : il ne tiendrait pas dans sa menotte.

— Montrez-moi cette main ! dis-je en essayant maladroitement de l’ouvrir.

— C’est exactement ce que je craignais ! Vous êtes trop impatient, vous allez l’effaroucher ! Et puis cette lumière bleue électrique est bien trop vive. Elle sera toute éblouie.

Je demande au garçon de changer de lumière. Le bleu électrique se délite en un bleu outremer puis fond dans un bleu si sombre que c’est à peine si j’aperçois les yeux turquoise d’Amélie. Heureusement une lune se lève au Sud de la salle puis une autre au Nord Nord Ouest dispensant une clarté chiche mais suffisante.

Amélie entrouvre la main. Je sursaute en la voyant tapie au fond de sa paume. Il faut dire que la surprise est de taille !

— Je sais très bien d’où vient cette lettre ! Elle avait disparu au siècle dernier. Depuis les auteurs se torturent les méninges pour arriver à romancer sans elle. Ce n’est pas une petite affaire, plusieurs écrivains souffrent de céphalées lourdes et d’autres sont franchement en panne d’inspiration. Et je ne parle pas de ceux qui sont devenus fous à force d’inventer des mots sans elle. À votre avis, pourquoi a-t-on construit tant d’hôpitaux psychiatriques ces dernières années ? Pour les écrivains !

— Qu’allons-nous faire ?

— Prendre une indécision.

— Et si plutôt nous décidions ?

— D’accord.

Bien que notre choix soit lancé à vive allure, il s’arrête rapidement. Nous allons la libérer. Amélie parle de jeudi.

— Notre engagement, mais pourquoi l’ajourner en remettant à plus tard ce que nous pourrions à l’instant exécuter ? Les grandes circonstances font les grands hommes et l’histoire n’attend pas, dis-je un peu pompeusement.

— Oui… Mais… La lumière…

Je comprends et claque dans mes doigts pour réclamer au garçon un bleu nuit sans lune, et même une nuit noire. Il obtempère sans broncher, le bougre veut son pourboire. La lune du Sud disparaît derrière le comptoir alors que la lune du Nord Nord Ouest s’éteint en râlant qu’on est tranquille nulle part et que puisqu’il en est ainsi elle cesse définitivement de briller.

Sans se presser Amélie relève ses doigts un à un. Je me colle contre elle pour mieux voir. Ses cheveux sentent bon le pain frais. C’est curieux. Il y a un mois de cela ils sentaient le blé qui frissonne sous le vent d’été. Ce ne doit plus être la saison.

Elle est là, toute apeurée de sa nouvelle liberté, un peu confuse aussi de nous avoir si longtemps faussé compagnie. Finalement satisfaite qu’Amélie l’ait débusquée. Enfin elle prend son envol, majestueuse et digne. Parvenue à l’endroit où veillait la lune du Sud, elle s’éparpille en une myriade de petits semblables. Et bientôt c’est tout le firmament qui s’illumine de millions d’étoiles. Autour de nous fusent des exclamations, des Ah ! enjoués, des Oh ! émerveillés, des Wahou ! stupéfaits. On félicite le garçon, on l’acclame. Il n’y est pour rien mais arbore un sourire béat. Lui aussi est content. Je profite de l’allégresse générale pour embrasser Amélie. Ses lèvres ont un délicieux petit goût de kiwi. Je ne savais pas que les saisons passaient si vite.

Quelqu’un ouvre la porte. Une nuée de E se déverse dans la rue pour envahir bibliothèques, librairies, livres, journaux, claviers d’ordinateurs et je ne sais quoi encore. Sur la place les touristes mitraillent. Ce n’est pas si souvent qu’on a l’occasion de mettre en boîte une revenante. Amélie est heureuse. Elle a retrouvé le E. Moi je sais qu’elle m’offrira encore ses lèvres aux goûts multiples.

 

 

© Pierre Mangin 2009

 

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Pierre Mangin a la passion des mots et de l’écriture depuis… toujours, peut-être ! Depuis 2004 il participe à des concours de nouvelles et en publie une vingtaine de nouvelles dans des ouvrages collectifs, des revues ou sur la Toile.

« Humains… Vous avez dit Humains ? » est son premier recueil, publié par les Editions Nouvelles Paroles, une toute jeune maison qui se consacre exclusivement au texte court.

Entre enfance et âge adulte, entre bonheur et folie, les personnages du recueil sont sur le fil, un grain de sable suffit à les faire basculer d’un côté… ou de l’autre.

 

Son blog : http://pierre-mangin.over-blog.com/

 

 

 

 

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Mo 16/10/2009 16:34


Trève d'incécision, je te le dis : j'aime beaucoup ce texte


Régine 14/10/2009 06:38


Joli texte, et belle atmosphère très poétique.


LoH 13/10/2009 23:12


Ca se lit d'une traite, c'est vif, j'aime beaucoup.
Il y a du Boris Vian dans cette histoire et même si je ne suis pas fan du grand trompettiste, j'ai beaucoup aimé ce texte.