Monique Coudert, ô oulipienne Marguerite...

Publié le par M agali



Monique, qui m'a donné l'idée de l'appel de textes oulipien, s'est bien sûr piquée au jeu, elle aussi.. En s'infigeant, pour notre plus grand plaisir, la contrainte supplémentaire, outre les phrases imposées, d'écrire un "à la manière de" Marguerite Duras.



Quand le désespoir vous prend, il n’y a plus rien à faire, vous avez des insectes noirs qui traversent les rideaux, qui vous envahissent et débordent jusqu’au lieu où vous essayez de vivre ou de survivre, au creux de ces mots noirs de suie et de pleurs, vous voyez ces bêtes affreuses courir partout, la place en est couverte. Cela s’insinue au creux de votre mental, rien ne ressort de cet énorme fatras reptilien qui vous englobe et vous serre le cou jusqu’à ne plus pouvoir exhaler le moindre souffle, vous comptez les fois où votre cœur trébuche en extrasystoles qui se chevauchent dans une pyramide de vide et d’atrocités.

Votre tension joue le tiercé gagnant dans le livre des records, les chiffres s’en vont jusqu’à poursuivre les chiffres de votre date de naissance qui s’accumulent comme un rideau de fer sur le lieu initial où votre cœur a battu pour la première fois. C’est à Troyes, il me semble que vous avez vu le jour, mais vous n’en savez plus rien, votre existence se débat et s’insinue tout en dessous des portes pour former un serpent curieux qui se mord la queue. Il vous faut vivre encore un peu pour charrier les tonnes d’alluvions qui vous étouffent, pour séparer le bon grain de l’ortie, de l’orfraie, de l’ivraie, de l’orpailleur qui vous lamine à coup d’arsenic.

Vous titubez jusqu’au bar Louis-Philippe que votre marraine vous a offert comme cadeau de Noël et vous avalez systématiquement toutes les bouteilles qui s’y trouvent, par ordre de remplissage. Vous suffoquez sous les odeurs, les quantités astronomiques, les degrés alcooliques qui dégoulinent dans votre cou. Vous n’avez plus rien de policé, plus une trace de la douce éducation de fille de colonel gardée malgré les avatars de votre vie privée. Privée de raison, privée de tout. Pourquoi ne pas prendre un doigt de porto dans un verre de cristal taillé, en levant justement le petit doigt de la façon la plus adorable qui soit et qu’on vous a appris à l’Institution. Juste un verre, ce serait idéal, performant, distingué dans le friselis du désespoir. Jamais de la vie ! Ce n’est plus possible. Les vannes du barrage ont cédé, elles ont déversé leurs eaux sur votre âme guerrière. Rien ne les arrêtera et surement pas ce satin puce qui tapisse ridiculement le salon. Le tissu est goitreux, ampoulé, en bouillonné jusque sur les portes capitonnées. Les secrets ne devraient pas passer, retenu à la dernière minute par ce roudoudou gonflé tel un satin de rombière. Le bureau de votre père c’était un salon pour psychanalyste et vous ne vous en étiez jamais aperçu ! Encore des barrages à rompre et des canaux à déverser dans la bouilloire existentielle.

Non, je ne ferme pas la porte, je ne fermerai jamais plus la porte, aucune porte ! Ma vie sera limpide comme la paille de l’œil des chevaux. Je m’en irai bien loin… Mais cet alcool me donne mal au cœur et ne me transporte même pas dans une réalité parallèle où la détresse ne parlerait plus. Qu’est-ce que cet alcool pour jeune endimanchée à crinoline… Autrefois c’était beaucoup plus fort, les vies, les boissons, les drames. Si le bon docteur de mon enfance avec sa grosse brioche, ses guêtres et ses moustaches cirées traversait les murs et me retrouvait là, recroquevillée sur ma fièvre, il dirait de ce ton paternel que je n’ai jamais oublié : « Montrez-moi cette main ». Il soufflerait dessus et je reniflerais trois fois avant que le train du malheur ne passe vers d’autres gares. Il saurait exactement les mots qu’il faut pour consoler la vilaine fille que je suis d’avoir voulu grimper trop haut sur le mur. Cela fait désordre. Je n’ai plus l’âge des chagrins volatiles. Je ne peux plus enlever ce tableau inventé dans l’arrière chambre noire, à l’abri de ma rétine, imprimée, couchée comme ces mots venimeux sur le papier vélin impérial de l’enveloppe blanche que je n’ai même pas eu besoin d’ouvrir. Je sais très bien d’où vient cette lettre. Je n’en peux plus. Elle le relance. Elle ne cédera jamais. Mes crises, mes scènes n’ont servi à rien. Papa va se remarier avec elle. J’ai juste réussi à repousser le mariage. Mais pourquoi l’ajourner ? Au point où j’en suis, cela ne sert plus de brandir le nom de maman comme un étendard sacré. Ma vie est ailleurs, je ne sais pas encore où, mais je n’en peux plus de lutter. Qu’il l’épouse son Anglaise, à peine plus âgée que moi ,et qu’il l’emmène, loin, très loin, jusque sur les rives du Pacifique !

Monique Coudert



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Franck 04/11/2009 07:31


J'aime beaucoup, vraiment, ça me donnerait presque envie de lire Duras. Mais quelle diablesse cette Monique ! Moi qui me suis arraché les cheveux pour caser "juste un vert" dans mon texte, des
insomnies, j'ai frôlé la folie (qui demande : seulement frôlé ?), et voilà qu'on pouvait utiliser un homonyme !


M agali 04/11/2009 07:46


On pouvait, on pouvait... Vite dit!
Monique a simplement épargné ses cheveux, tu sais comment sont les femmes, quand elles sortent de chez le coiffeur.