Monique Coudert Les trois femmes de Dante

Publié le par M agali

 

Les trois femmes de Dante

 

 

Dante était là, tranquille sur son fauteuil avec une floraison de rêves à éclore dans la mémoire quand les trois femmes l’ont réveillé. Elles discutaient et imposaient de plus en plus fort leur point de vue contradictoire sur ce que le vieil homme devait faire. Sa femme, agitée et nerveuse comme une petite souris, avait une voix pointue qui striait jusqu’aux ombres des murs. Marthe, sa sœur, longiligne et sévère dans son tailleur de laine, grondait comme un torrent sourd. Seule la servante parlait posément. Et comme le grand conseil des femmes n’altérait pas la sérénité du vieillard, il les regardait tour à tour, amusé. Il finit par attraper au bond un ordre qui lui convenait : partir au jardin avec la servante. Il se leva en tremblant de son fauteuil et regarda intensément Philomène, l’élue du jour. Ce regard impérieux suffit. Elle s’avança d’un pas vers lui et commença à se déboutonner comme si elle allait alimenter un nourrisson. Elle défit sa blouse et apparut dans une combinaison de satinette noire. Son visage serein ne marquait aucune émotion. Elle offrit son bras au vieillard. Les deux autres femmes semblaient pétrifiées et vaincues. Marthe tout à coup s’anima et se précipita pour leur ouvrir la porte vitrée. Elle se prosterna au passage du couple étrange, brinqueballant, découpé en contre-jour dans l’éclat tonitruant du zénith.

 

jardin de la madone, menton

 


Et ils partirent, enlacés dans l’allée qui serpentait, mais s’arrêtèrent soudain. L’épouse hurlait, hystérique :

—  Ton chapeau ! Tu n’as pas mis ton chapeau ! Avec ce soleil, tu vas attraper la mort !

Haussée sur la pointe des pieds, elle essayait de décrocher le panama de la patère de rotin sans que sa belle-sœur ne fasse un geste pour l’aider. Elle réussit enfin à attraper le couvre-chef à force de sauter comme une gamine devant une vitrine. Elle se précipita vers le couple arrêté dans sa valse lente au milieu des espaliers de vignes en brandissant le chapeau de paille comme un trophée. Dante consentit à se pencher vers elle pour se faire couronner. La servante attendait, patiente. Ils repartirent, l’un appuyé sur l’autre, vers la roseraie et ses senteurs magnifiques. Au bord de l’allée, les deux autres femmes, silencieuses, isolées comme deux passagers mélancoliques devant un navire qui s’éloigne.

 

Monique Coudert

 


 

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Jean 30/03/2010 23:59



Un petit bijou, Monique, comme d'hab.



amatou 10/03/2010 17:52


A Madame Coudert,

J'apprécie beaucoup ce texte qui a le mérite de surprendre en dépit de sa briéveté, ce qui lui donne grande force.
L'illustration ajoute une note de poésie philosophique puisque le portique est vide...Ouverture sur quel chemin nouveau ?