Marion Poirson Souffle de vie

Publié le par M agali

Valencia mars 2010 009

(Delta de l'Ebre, mars 2010 photo MD)

 

 


Souffle de vie

 

 


 

Marie était en train de mourir.

Marie était une guerrière.

Sa chevelure, autrefois légendaire, n’était plus que l’ombre d’elle-même. On avait peine à imaginer qu’elle avait suscité la jalousie d’une femme de chef, qui l’avait fait grigriter, et transformée en nid d’oiseau inextricable.

Ses yeux, étrécis par le soleil des déserts, se voilaient. Sa peau racornie prenait la teinte du cuir moisi, ou du bronze vert-de-grisé. Du tain d’un miroir qui, insidieusement, le ronge.Un cancer implacable avait altéré ses traits. Sa main, aussi légère qu’une âme, pesait à peine dans la mienne.

Le drap blanc, tout froissé, imprégné de sueur. Un suaire. Déjà.

_ Je vais te le changer. Sara se levait.

_ Laisse.

Elle sourit. Murmura.

_ Trois. Femmes. Puissantes.

En prenant bien soin de détacher chaque mot.

_ Ne t’épuise pas.

_ C’était dans les cauris.

_ Economise toi.

Trop tard, disait son geste insouciant.

Elle avait traversé, seule, à pied, une partie de l’Afrique. Assisté à des cérémonies de possession dans l’île de Nocibé. Foulé les traces de Lévi- Strauss en Amazonie.

De nous trois, j’étais la sorcière. Ivre de mots comme des philtres magiques. Mais face à ce terrible adversaire, mes incantations n’agissaient plus.

Impuissante, je regardais Marie mourir.

Sara, elle, avait choisi d’être mère. Elle ne traverserait jamais l’Afrique à pied. Elle avait juste exploré son microcosme domestique. Ses yeux étaient brûlés de larmes et d’insomnies  et sa peau, fatiguée.

_ Nous étions des Amazones, nées de la terre glaise et du limon du Nil.

_ Du sel, et de l’écume de la mer.

_ Filles de l’air.

_ Filles du feu.

Nous rêvions d’une origine exceptionnelle, mythique. Trois femmes puissantes, du fait de leur amitié, indéfectible.

Souvent séparées.

Destinées à renaître, ensemble, dans une autre vie.

L’obscurité gagnait la pièce, où Marie mourait. Les pales du ventilateur s’activaient, brassant l’air tiède.  Le souffle de Marie s’exténuait.

Le bracelet dogon glissa du poignet amaigri, emprisonnant le métacarpe. Sara, doucement, le rajusta. Dans la pénombre, le réveil digital diffusait une lumière rouge de tabernacle.

La main, légère comme une aile, cessa de serrer la mienne, et celle de Sara.

Elle dit : Trois.

J’ajoutai : Femmes.

Sara souffla : Puissantes.

Marie sourit encore. Ses yeux, déjà, étaient pleins d’ombre. Un soupir s’exhala. Son dernier.

Je contemplai le duvet clairsemé sur son crâne. Sa peau rétractée sur les os. L’affaissement de sa lèvre. Les tendons ligneux du cou.

Je regardai Sara.

Nous venions de penser la même chose.

Jamais sa présence n’avait été, ni ne serait aussi intense qu’à cet instant.

Un souffle  profond emplit la pièce.

Ce n’était que le bruit du ventilateur, irritant, mécanique, qui s’efforçait de donner, maladroite imitation, parodie pathétique, l’illusion amplifiée d’une respiration.

 


Marion Poirson

 


 Merci à Marion d'avoir répondu à l'appel de textes "Trois femmes puissantes".


On peut lire d'elle sur ce blog:

- Syntagme en accolade

 - Marion Poirson-Dechonne regarde neiger les poissons lunes



Commenter cet article

EmmaBovary 29/03/2010 19:58


Un très beau texte qui permet au lecteur d'aborder la mort avec cette femme, puissante...


annick.demouzon 26/03/2010 19:27


Simple et beau.


amatou 26/03/2010 03:55


Merci pour ce beau texte si sensible et si juste: les derniers souffles de ceux qui nous sont chers et s'envolent!


coudert 25/03/2010 10:16


J'aime ce texte, sa force, son courant tellurique...