Marion Poirson-Dechonne Syntagme en accolade

Publié le par M agali

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(Carnaval à Venise, photo M. P-D)


Syntagme en accolade
ou La leçon de pâtisserie

 

 

 

25-12-2005

 

« La bûche c’est, c’est tellement surfait

Des tuiles au miel, feraient meilleur effet

Pour pouvoir le séduire. »

Dans le galetas qui fait office de cuisine, déserté par mes colocataires (façonFriends, le glamour en moins), j’ai revêtu ma robe couleur de soleil (la plus aveuglante des tenues de réveillon H & M. ). Principe de base : éblouir, en occultant le reste (comprenez, toutes les autres, sans exception.) J’ai jeté par-dessus ma peau d’âne, ou son équivalent, par les costumiers de Matrix etFamille Adams, un tablier noir, muni d’un squelette en plastique qui, au moindre de mes gestes, exécute un cake-walk, au dessus de l’inscriptionhautement dissuasive :

« Ce qui reste du dernier qui a critiqué ma cuisine. »

Laquelle, dans mon imaginaire, revêt des tons sucrés, acidulés. Rose bonbon. Jaune citron. Vert pomme.

Pomme d’amour.

Une musique, enjouée, mais sirupeuse aussi, tisse un fond sonore à mes pensées.

« Cinquante grammes, de miel, sucre et farine

Beurre. Etalez d’une spatule en fine

Couche à mettre à cuire au four. »

Mes gestes deviennent gracieux, comme une danse. La voix chante dans ma tête :

« Appâtez-le, par d’obsédants effluves

Engluez-le, dans une orgie de sucre

Glissez un petit souvenir personnel

Dans une tuile au miel. »

Pas aussi pratique qu’une galette, mais réalisable, si l’on est motivé. Quant aux finitions :

« Pour lui offrir un Noël féérique

Sur un sapin, en jolie fibre optique

Suspendez vos biscuits. »

 

25-12-2006

 

Tuiles au miel. Tuiles au miel. Tuiles au miel.

Ah, délices hypnotiques des termes tendrement susurrés ! Alchimie du verbe, des corps et des correspondances. Le ruissellement des liquides. La succession exquise des voyelles, évocatrice de plaisir. L’incantation  qui suggère de mystérieux replis des corps.

Tuiles au miel.

Je les savoure, au propre et au figuré.

 

25-12-2007

 

Les rituels. Il n’y a rien de tel pour qu’un couple perdure.

J’aimerais créer un réflexe, à chaque anniversaire, façon chien de Pavlov. Un conditionnement sans routine. Le secret ? Manifester, en toutes circonstances, sa créativité.

« Sur votre lèvre, passer un peu de miel.

Et léchez -la, de façon sensuelle.

Puis étalez, avec une spatule.

Le reste sur le corps de votre Jules.

Résultat optimal. »

 

25-12-2008

 

« Le plus long et le plus compliqué, c’est la salade de fruits. »

N’importe quoi.

Puisqu’on en est aux révélations, je tiens à vous enseigner une chose.

Sans être spécialiste du cerveau reptilien je constate :

Que l’homo sapiens n’est pas un animal comme les autres.

Que la trouvaille de Pavlov ne protège pas de l’infidélité. D’où :

« Pour garantir les effets érotiques

Recyclez vos anciens philtres magiques

Et à vos tuiles, un ingrédient secret

La cantharide, vous ajouterez. »

Sorcellerie?

Cette recette, transmise depuis la nuit des temps, par la nymphe Mélissa, de lignée prestigieuse, qui m’a donné son nom, je dois l’agrémenter d’une note personnelle.

J’ai donc détourné l’ingrédient de certains tagines, qui stimule les ardeurs viriles.

 

25-12-2009

 

Mélissa, ressaisis-toi. Même si l’univers s’écroule, tes tuiles ne te décevront pas. Imagine

La douceur veloutée du miel.

La pluie cristalline du sucre.

La fluidité de la farine entre tes doigts.

La plasticité molle du beurre, tel un onguent.

La thérapie du pétrissage.

Concentre-toi.

(Drôle de coïncidence. J’ai revu hier Astérix et Cléopâtre. Souvenez-vous, l’épisode du gâteau. Signe, ou pulsion créatrice ?)

J’ai remis ma robe couleur de soleil. Trop serrée, à présent. Qui dira du mal des pâtisseries, éternelles consolatrices ?

Tuiles au miel.

« Pour rendre le goût des tuiles fantastique

Saupoudrez d’un petit peu d’arsenic

Et comme la tunique de Déjanire

Laissez le poison agir. »

C’est étrange.

Michel Legrand a pris des accents de rap. Ou de slam. Je mélange.

Le piano attend le dernier acte.

Ma cuisine tout équipée, lucide, en laque noire, reflète mes émotions, comme un miroir.

 

25-12-2010

 

«  La bûche c’est, c’est tellement surfait

Des tuiles au miel, feraient meilleur effet

Une page reste à écrire… »

 

 

 

(texte et photo)


 

NDLR: le "syntagme en accolade" désigne en langage cinématographique " une série de brefs motifs qui se donnent comme un échantillon d’un même ordre typique de la réalité.  C’est leur ensemble qui fait sens, et non les extraits un par un.  Ils sont d’ailleurs souvent reliés par des effets optiques pour expliquer qu’il faut prendre ces motifs comme un tout.  On pourrait les prendre dans le désordre car il n’y a pas de facteur chronologique.  C’est l’effet clip, un bouquet d’images non fondées sur un ordre strict où c’est l’ensemble qui est pertinent.  "

 


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Joël H 21/01/2010 06:12


Bravo pour ce menu "dégustation". Le poison, c'est bien, un bon coup de bûche aussi. Mais tout ça laisse des traces...La tuile est au rendez-vous, de toute façon.


amatou 20/01/2010 22:31


A goûter vos gourmandes tuiles au miel plutôt du coin de l'oeil que du bout des lèvres... la cantharide passe mais l'arsenic demeure un ingrédient bien hasardeux.
Merci pour le plaisir de lecture.