Marion Poirson-Dechonne regarde neiger les poissons lunes

Publié le par M agali

Marion Poirson-Dechonne, rencontrée en octobre au Salon Toulouse Polars du Sud, agrégée de lettres modernes et titulaire d’un doctorat en arts et sciences de l’art de l’université Paris 1-Sorbonne, est maître de conférences en études cinématographiques à l’université Paul Valéry de Montpellier.

Elle a publié de nombreux articles sur le cinéma (le prochain s'intitulera Cinéma et iconoclasme) ainsi qu'un polar, Serial Venus (éditions Trabucaire), qui se trouve dans la sélection 2009 du Prix marseilais du polar.


Elle a écrit spécialement la nouvelle qui suit pour mon appel de textes oulipien, inutile de dire que j'en suis extrèmement flattée. 

 

 

 

Evolution

 

 

 

Il avait neigé des poissons lunes.

 _ La place en est  couverte.

Alice avait pensé à voix haute. Ca lui arrivait, parfois.

De temps à autre, des phénomènes atmosphériques étranges se produisaient, suscitant la peur. Quelques sectes millénaristes criaient à l’Apocalypse. Des fous liquidaient leurs biens, puis se lançaient sur les routes dans un exode irraisonné. Les plus malins organisaient des paris, ou dressaient des statistiques, pour gagner.

_ 7 à 3, il me semble.

Gilda exultait.

Encore une fois, sa ténacité avait porté ses fruits. Les statistiques, elle maîtrisait. Et les paris étaient son vice.

Tout est mathématique.

_ Pourquoi pas juste un vert? Ce serait l’idéal. Une tonalité dominante, en quelque sorte. Le vert, ça change tout.

Indifférente à l’euphorie de son associée, Alice réfléchissait aux moyens d’améliorer le jeu qu’elle était en train de concevoir.  Elle testait la dernière version avec un groupe de volontaires. Elle n’en était pas entièrement satisfaite. Quelque chose manquait. Un climat.

Le hasard et la nécessité. Les deux devaient se combiner. Délicate alchimie. Si elle parvenait à trouver le juste dosage, ce serait l’idéal.

Dans la réalité virtuelle qu’elle avait créée, les personnages évoluaient à son gré. Ou presque. Ils devaient conserver une illusion de maîtrise, oubliant qu’il s’agissait d’un jeu. Un monde obéissant à une mystérieuse divinité, qui  leur octroyait un minimum de libre arbitre.

_ Je ne ferme pas la porte aux nouvelles idées, mais il me semble qu’autrefois, c’était beaucoup plus fort. Tes idées sont moins percutantes.

_ Tu crois ? Je n’en suis pas persuadée.

Elles regardèrent leurs personnages évoluer dans cet univers  qu’elles avaient inventé.

Une réalité copiant scrupuleusement la réalité dégage toujours  quelque chose de troublant. Comme un miroir qui grossit les imperfections.

C’était à donner le vertige.

Le jeu devait offrir suffisamment de liberté, pour les joueurs, mais aussi de contraintes, pour qu’ils se heurtent à des obstacles.

_ Montrez-moi cette main.

La voix de l’un d’eux leur parvenait, un peu atténuée. Son irritation était perceptible.

_ Mais de quel droit ? Vous vous croyez tout permis, j’imagine.

_ Exactement. Je sais très bien d’où vient cette lettre. Alors ne niez pas.

Curieux de voir comme ils endossaient leurs rôles à la perfection, comme ils adoptaient un nouveau langage, qui ne leur était pas familier.

Jouer s’apparentait à une improvisation théâtrale. C’était sans doute ce qui leur plaisait, cette altérité.

_ Le jeu est au point, affirma Gilda.

_ Je ne crois pas.

Cette Alice. Toujours sceptique.

_ Mais pourquoi l’ajourner ! J’en ai assez de ce retard. Il faut le lancer sur le marché. Regarde, tout fonctionne.

_ Ce n’est pas encore parfait.

_ Explique toi.

_ Du vert. C’est ce qui manque. Un filtre vert, qui crée une émotion.

_ Le vert est négatif.

Ignorant leurs préoccupations, les joueurs continuaient la partie. Ils oubliaient leur existence, et la tempête qui avait sévi ces derniers jours. L’espace du jeu, avec ses obstacles, se révélait plus rassurant que la réalité extérieure. L’immersion les coupait de leur vie.

Sur la place, une benne à ordures emportait déjà les poissons lune. Un grincement mécanique se substituait au silence. A l’aube sale succédait un jour gris. La place fut nettoyée au jet. Quelques aspersions violentes effacèrent les dernières traces d’étrangeté et de nuit.

La benne s’était éloignée.

Le silence retomba. Ce fut à nouveau le vide.

Gilda se retourna.

Dans le bureau, Alice se balançait sur sa chaise, la métamorphosant en rocking -chair. Son visage était marqué par l’épuisement des derniers jours. D’une voix obsessionnelle, elle répétait :

_ Pourquoi pas juste le vert ? Ce serait l’idéal.

Le jeu était achevé. Il fallait laisser passer la crise.

Gilda referma doucement la porte, et sortit.

L’air était frais comme l’océan. Il lui sembla sentir une légère odeur de marée. Et pourtant, la mer se trouvait à des milliers de milles.

Un peu de soleil filtra des nuages, éclairant le sol irisé d’écailles.

Ne restait plus qu’à convaincre Alice de commercialiser le jeu. Enfin.

Dieu n’avait pas créé un monde parfait. Il avait concédé le libre arbitre et laissé l’homme le gérer.

L’évolution. La plus utile des contraintes.

Elle sourit.

Elle saurait argumenter.

Face à elle, la place s’étendait, vaste et vide comme une page blanche, où la lumière se réfractait.

 

 

Marion Poirson-Dechonne

 

 

 

 

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