Marin Ledun-La guerre des vanités, lu par Jan Thirion

Publié le par M agali

 

la guerre des vanités Marin Ledun

Tournon, ville du Rhône, que l’on visite à bord d’une Laguna. Au volant, un lieutenant de police qui bat de l’aile. Un cancer du poumon le ronge. Il continue de fumer, il n’a plus rien à espérer. La solitude est déjà son cercueil. Il vient d’ailleurs. Il porte un nom étrange, Korvine, un nom russe. C’est l’étranger qui vient bousculer le petit monde de Tournon, la bien nommée, la ville où l’on tourne en rond, où l’on vous fait tourner en rond, parce que l’on ne tient pas à ce que la vérité éclate, malgré le malheur qui frappe.

Western moderne, pourquoi pas, avec un ange noir foulant la poussière et traquant qui doit l’être. Korvine n’est pas ici pour faire de la représentation. Il travaille contre la montre. Doublement. Des suicides se succèdent à une cadence infernale. Il crève à petit feu. Chaque clope qu’il s’offre le rapproche en accéléré du terminus.

Qui était-il auparavant ? Un flic basique. Peut-être faisait-il bien son boulot. Sa hiérarchie l’a à la bonne, puisque c’est lui qu’on dépêche à Tournon afin de résoudre cette affaire hors du commun. Imaginez. Des ados se tuent l’un après l’autre. Une épidémie de suicides, selon la formule consacrée. Comment des gosses bien dans leur peau, tous issus de familles de la classe moyenne, peuvent-ils se jeter par la fenêtre, se pendre ou se planter un couteau dans le cou ?

Rien ne ressemble à cette enquête qu’on met dans les pattes de Korvine. Surtout qu’aucune aide ne lui est fournit, à part l’auxiliaire qui s’atèle aux tâches complémentaires. Des parents, des autorités de la ville, des policiers municipaux, il ne peut rien attendre. A croire que Tournon préfère sacrifier sa jeunesse et son avenir plutôt que d’ouvrir son cœur. Les étrangers n’ont pas à être mis dans la confidence quand ce cœur a tous les aspects d’une boîte de pandore. Qui l’ouvrira déclenchera des fléaux incommensurables.

Korvine s’acharne. Il a la flamme du flic décrit par Robin Cook dans « J’étais Dora Suarez ». Il a de l’empathie pour les enfants morts et il pense à ceux qui peuvent bientôt le devenir. Lui-même mort en sursis, pas loin des ténèbres qui l’appellent, il sait le privilège de vivre dans la lumière. Ses incrustations de pensées dans un récit tendu nous contaminent. Sa nervosité et son agacement deviennent les nôtres grâce à une écriture qui ne concède rien aux digressions, aux explications, voire au spectaculaire.

Rien n’interfère dans cette intrigue qui laisse le champ libre aux pires interrogations. C’est l’art de la narration de laisser le lecteur dans ses tourments sans lui forcer la main. Pas de sordide, pas de misérabilisme des âmes, pas de réalisme au trait forcé pour acheter l’adhésion. Les façades restent opaques. L’oppression en est que plus intense et l’angoisse plus tenace. Comme pour le héros enquêteur, un flot d’hypothèses vient à l’esprit.  

« Suicide Club », comme ce film japonais ou des collégiennes se jettent ensemble sous le métro ?

Hypnose, manipulation avec les neurosciences, acupuncture du cerveau, bourrage de crâne comme pour les soldats d'élite ?

Ou syndrome d'Outreau ? Un groupe d'adultes pédophiles, voire une ville entière, avec des enfants qui n'ont plus d'autre choix que de se supprimer pour échapper à leurs bourreaux...

Suggérer suscite des questions et donne toute latitude à l’imagination pour compléter les vides voulus par l’auteur. A travers les interstices, les trous, les jours, les fêlures, les failles d’un récit purement descriptif, celui qui à l’œil y verra le combat titanesque de la raison et des émotions. A l’heure de la résolution, car Korvine a fini par déterrer le secret, on est déjà reparti à rouler en Laguna dans Tournon la bien nommée, la ville qui ressemble à toutes et d’où l’on ne sort jamais.

 Jan Thirion

 

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La guerre des vanités

Editions Gallimard - Série noire

Marin Ledun

 

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Publié dans Lector in fabula

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