Manu Causse Vide-grenier

Publié le par M agali

Manu Causse, artiste dégagé (ou en passe de l'être), écrit, peint, compose, chante, lit, sans que l'on sache toujours ni comment ni pourquoi.
(NDLR : J’ai parlé ici de ses nouvelles, en particulier de Visitez le Purgatoire, publié chez D'un Noir si bleu).
 
Il a écrit aussi des romans bilingues pour adolescents, un album pour enfants - (Enfin Seule, Où sont les enfants ?). Il commet parfois des pièces de théâtre, seul (Tonton Maurice est toujours mort) ou en coécriture avec Emmanuelle Urien (Désolés pour le chien).
Il a des projets au moins jusqu'à lundi. Lundi en quinze, même.

Et surtout, il est tellement généreux qu’il a écrit exprès ce qui suit pour mon appel de textes oulipien et dessiné l'arbre exprès. Pour que nous puissions nous rendre compte.





(dessin Manu Causse)


Vide-grenier



 Il ne dirait rien, sinon des mots sans suite ; ne montrerait pas ses tableaux - la place en est couverte – se contenterait d’un sourire, au milieu de la foule, posé comme, ah dieu quelque chose comme, une statue peut-être, une statue qui parfois se fendrait d’un sourire, d’un commentaire courtois, d’une réponse – Montauban-Biarritz ? Sept à trois il me semble, sans rien ajouter, juste cette douceur impeccable de ceux qui n’ont plus à vivre.
Il aurait devant lui une feuille, un grand rectangle blanc hérissé de dentures, un carnet, voilà, un carnet, format 60x40, rien de plus. Il regarderait un arbre, ou un bac d’ornement, et pendant que les autres peintres à cette foire du dimanche parleraient influences perspectives, lumières, chevauchements, il chercherait une teinte, une couleur unique - Pourquoi pas juste un vert ce serait l’idéal – et se mettrait à peindre, ou plutôt à tracer une série de traits vaguement parallèles, tous de même épaisseur, tous dans le même sens, rien qui ressemble à un arbre, ou alors seulement à un arbre qu’il aurait dans sa tête, je ne ferme pas la porte à la figuration mais là il faut le reconnaître ça ne ressemblerait, dieu, ça ne ressemblerait à rien de connu, ni surtout de sensé, autrefois c’était beaucoup plus fort, les peintres savaient s’y prendre, oh je ne parle ni de Goya de Rembrandt ni même de Van Gogh, entre nous Van Gogh mis à part sa folie, mais même, même, je cherche, Rothko, si vous voulez, ou Wols, ou Fautrier, il y avait un sens, tandis que là ce ne sont que des gestes – un passant déambule, le regarde un instant, bade devant sa toile où des gestes s’acharnent, s’annulent, se contredisent, Montrez-moi cette main, vous êtes handicapé ? Exactement.
À ce tarif, évidemment, peindre est une gageure, néanmoins cher monsieur, vous pourriez apprendre, vous avez quelque chose, pas du talent, sans doute, mais un je-ne-sais-quoi, regardez, c’est bien simple, comprenez que les autres, un jour, ont étudié, ont cherché dans des œuvres des secrets en grand nombre. Peindre ce n’est pas ajouter couche à couche, suivant le vent, suivant l’humeur, prenez des cours, mon vieux, et par correspondance, savez-vous, on en fait de très bon.
Docile, il plie sa toile. Il n’avait plus de vert, de toute façon. Et le truc sur la toile, ça pourrait être un arbre. Il replie son étal, range son acrylique. On dirait qu’il n’entend que le souffle du vent.
Quand il s’en va un autre s’installe à sa place, un sourire entendu pour ceux qui continuent, sur la place, au milieu des arcades, à se passionner pour les arts ce dimanche. Le matin se dissout comme une encre liquide. L’après-midi est grise, le marché a foiré.
Le lendemain, un voisin retrouve, près de sa boîte à lettre, un message glissé. Il perçoit les couleurs au creux de la pliure, voit la feuille en verso, devine le recto.
 --- Je sais très bien d’où vient cette lettre, dit-il, voilà un bout de temps que je m’y attendais – il grommelle à mi-voix une phrase occitane, malédiction de peintre, toujours à délirer, ce voisin qui séjourne, cette face de lune, ces poses et ces pauses, ferait mieux de bosser – sauf que voilà, au bout du compte - mais que fait la police ? - ce sera à lui, le voisin, le passant, le témoin, de se charger de la sale besogne – ça attendrait demain, mais pourquoi l’ajourner ? Il va falloir dépendre, redresser, éponger ; il va falloir prendre le téléphone, répondre à des questions (sans enjeu véritable) : le voisin fou est mort, il voulait être peintre. Si je sais le pourquoi ? La nuit, le vent d’autan ; une toile qu’il aurait voulu peindre, un rêve trop poussé. Un arbre mort trop tôt.

C’est tout ce que je sais, brigadier. Hier, c’était la foire. Il y avait un vide-greniers.

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Mrs K 11/11/2009 22:04


C'est très amusant de voir comment les autres se sont débrouillés avec les figures imposées.
Manu est un peu toqué alors bien sûr il fait cela très bien et avec beaucoup de poésie.


annick.demouzon 11/11/2009 17:35


Très beau ce texte de Manu. Poétique (et je en considère pas, moi,  que c'est un défaut). Pictural et coloré (et justement...)
Un petit côté toqué que j'aime aussi, mais avec ces phrases-là (celles à caser) comment faire autrement (et ça aussi ce n'est pas non plus un défaut!)?