Audrey Coularis Le Cahier

Publié le par M agali

Bonjour, m'écrit Audrey Coularis. Texte pondu ce matin, brève inspiration sur les tuiles, au miel. 
En vous souhaitant de bonnes fêtes.
Et lorsque je lui demande si elle n'aimerait pas se présenter un peu à ses lecteurs? Audrey de répondre, tout aussi laconique: je ne sais pas mes présenter, ni présenter mes textes.
Alors voilà, sans présentation.

Le Cahier



Le cahier était ouvert à la bonne page. Il se pencha vers la feuille jaunie et commença à décrypter les instructions d'une voix naïve. Elles étaient pourtant simples. Il y était étranger.

« Tuiles au miel. Cinquante grammes... de miel, sucre, farine, beurre fondu. »

Il inspecta les placards qui ouvrirent complaisamment leurs gueules, dénuda leurs étagères du regard comme s'il eut fixé les gambettes d'une danseuse, avec insistance et amertume. Un pot de miel apparut enfin : miel de sapin ; ça vous donnait un miel sombre et épicé, avec de belles longueurs. Le sucre, ensuite – parce que notre bonhomme pensait sincèrement qu'en alignant les ingrédients dans l'ordre, comme autant de petits soldats, la recette avancerait au pas. Au sucre s'ajouta la farine, à la farine une motte de beurre, tous bien rangés sur le plan de travail. Il jaugea chacune de ses recrues.

« Prêtes les filles ? »

Mais le timbre n'y était pas, il avait le vocable usé. Il plaqua de nouveau son museau contre la feuille.

« Mélangez. Étalez. Bordel, ça tient du hiéroglyphe culinaire... »

C'était un ironique. Il chercha une spatule pendant cinq minutes, dans les placards et les cartons. C'était pas sa faute. Il avait emménagé ici hier. Cet après-midi, il avait la lubie des tuiles au miel. Il avait feuilleté les anciens cahiers violets où sa mère recopiait, avec l'économie d'une fourmi, les recettes qui paraissaient chaque mois dans les magazines féminins. La recette tenait en quelques lignes, maman avait la concision des sages. Lui il avait la spatule en main et étalait minutieusement un mélange, grumeleux comme pas deux, sur le seul support qu'il avait pu trouver : un lourd plat en grès. En espérant que ça rentrerait dans le four.

« Cent quatre-vingt degrés. Cinq minutes. Et tu mets un peu sur le bord de la fenêtre pour faire refroidir.»

Depuis quand utilisait-on la seconde du singulier dans les recettes ? Il arqua un sourcil. Sa mère devait déjà être un peu tronçonnée du ciboulot à l'époque où elle recopiait ça. Quant à la bonne valeur du thermostat, il ne s'en inquiétait pas, elle était folle mais pas myope. On pouvait pas être myope en écrivant ainsi, les courbes et les déliés écrasés comme des sardines dans une boite à allumettes. Quand il déchiffrait la recette, il forçait tellement du regard qu'il avait l'impression que ses mirettes allaient sortir de leurs orbites, rouler sur le plan de travail bleu pâle et atterrir dans un carton éventré. Désagréable.

Et de s'affaler sur le divan, pendant que les tuiles cuisent. En bas c'est la rue, les passants viennent prendre des bouffées de printemps. Se remplir les poumons des remugles de jasmin et de gazon tondu, et puis aérer les gosses aussi. Les oiseaux font des cuicuis dans la plénitude vernale, le four leur répond par une alarme stridente. Les tuiles sont prêtes. Qu'est-ce qu'elle a dit, déjà, maman ? Tu mets un peu sur le bord de la fenêtre pour refroidir. Il habite au deuxième étage, les rebords de fenêtre sont aussi épais que des cuisses d'anorexiques. Il a de bons muscles, il tiendra le plat. Il pourrait le laisser refroidir sur la table, mais il est têtu. Il faut suivre les directives maternelles à la lettre. Pour le rituel. C'est important, le rituel.

Bien qu'il ait l'air abruti, comme ça, le bras par la fenêtre à tenir le plat dans les nuages, il s'accroche, persiste et signe. Un pigeon arrive en trombe, qui lui a certainement oublié ses verres à double-foyer dans son nid, et se prend le bec dans le plat aérien. L'abruti lâche le plat qui tombe droit, vite, et tout net, sur la tête d'un passant d'en bas. Ce dernier est tué sur le coup. C'est ce qui s'appelle une tuile. Les ambulances ne tardent pas à arriver. Notre apprenti pâtissier n'aura même pas le temps de lire le dernier point de la recette. 
Le plus long et le plus compliqué à faire, c'est la salade de fruits qui accompagne, mon fils.

Audrey Coularis  

 

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Dominique Hasselmann 18/01/2010 10:41


Le gâteau n'est parfois pas de la tarte ! La tuile me rappelle un peplum où l'on voit un Romain lancer ce projectile depuis une terrasse, je ne sais plus si c'est César ou un autre empereur...

L'intrigue policière était donc déjà en place, et ici joliment mise en scène : ce qui tombe du ciel vient de loin !


Joël H 18/01/2010 08:19


Style alerte, vivant. Et le rire en prime, que demande le peuple (des lecteurs)?!


Yu-lan Tsien 17/01/2010 16:21


Comme d'hab... je suis fan. Oui, j'avoue. Mais je ne l'ai pas dit, hein... Parce que sinon, cela s'appelle de la redondance, voilà. Alors je ne redonde pas. Non, non, je ne me permettrais pas.