Lal Behi L'intempérance

Publié le par M agali

On appréciera l'angle d'incidence pris par Lal Behi qui observe amoureusement sa femme en train de déguster les tuiles au miel "à la saveur solaire, au contre-fond de thym" qu'il lui a préparées..

 



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(coquillages, Bali, photo C.D)





L'intempérance


 

            Personnellement, je préfère les tuiles au miel refroidies mais Sue est une incorrigible gourmande qui se brûlerait lèvres et doigts pour goûter un dessert tout juste sorti du four. Elle ne fait pas d’exception pour les tuiles et je la vois entamer le plat lentement mais sûrement ; m’en restera-t-il même ?

 

            Sue ferme les paupières de ravissement car, me dit-elle, les tuiles sont exquises. Le miel surtout a une saveur solaire, un contre-fond de thym, rien qu’à l’imaginer elle perçoit le bruissement des ailes d’abeilles. S’il n’y avait que moi, je supprimerais le miel dont la sapidité excessive l’emporte sur tous les autres ingrédients – tout parfumé soit-il, il m’apparaît plus comme une hérésie culinaire que comme une douceur indispensable.

 

            Sue attaque la troisième tuile ; elle décèle le grain du sucre et se demande si la proportion de miel et de sucre est équilibrée. N’aurait-il pas fallu plus de l’un ? ou de l’autre ? Pour quelqu’un dont les spécialités gastronomiques ont toutes pour nom de famille « micro-onde », je trouve sa glose gonflée ! J’ignore si les saveurs sont suffisamment dosées, mais Sue engloutit le gâteau jusqu’à la dernière miette.

 

            Sue dévore la quatrième tuile ; elle reste interdite, les yeux rivés sur le jardin et les oiseaux qui s’aventurent de haies en arbustes. Elle demeure un instant la bouche entrouverte, un morceau de la pâtisserie en arrêt sur sa langue, comme une hostie pour diabétique. Puis ses lèvres se referment tandis que les mésanges s’envolent, Sue reprend sa mastication interrompue sans vraiment apprécier ce qu’elle déglutit.

 

            Sue attrape la cinquième tuile. Sans doute à court d’idées, elle la trempe dans sa tasse de thé à la surface duquel le beurre salé du gâteau laisse des yeux multiples. Sue râle contre ces bulles lipidiques qu’elle abhorre et, comble de mauvaise foi, prétend que le beurre doux aurait mieux convenu.

 

            Sue grignote la sixième tuile, l’air absorbé, déclare y trouver un arrière-goût, pas désagréable d’ailleurs, mais étrange. Elle espère que je n’ai pas osé y verser de la fleur d’oranger ; je suis supposé savoir qu’elle déteste ça !

 

            Sue pignoche la septième tuile, tant et tant qu’elle la réduit en microscopiques particules sur la table. Elle réunit les fragments pour édifier un minuscule monticule, elle l’écrase de la paume, joue à y dessiner des figures géométriques, des spirales, des cercles. Enfin, elle les rassemble dans sa paume et les jette sans autre forme de procès.

 

            Sue approche sa main du plat, hésite, retire sa main, atermoie encore et, enfin, se lève pour quitter la cuisine, laissant sur la table l’unique tuile restante. Ce n’est plus de la gourmandise, c’est de la goinfrerie – et de l’égoïsme caractérisé, elle qui ne me laisse qu’une seule tuile au miel ! Alors, Sue s’effondre subitement, face contre le sol. C’est vrai que l’on attend plutôt d’un homme qu’il assassine sa moitié par strangulation ou d’un coup de revolver ; mais je prétends affirmer que le mot empoisonneuse peut avoir un masculin. Et l’arsenic se marie si bien avec le beurre salé.

 

Lal Behi

 

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Lunatik 28/01/2010 14:37


Bah c'est pas si noir que ça, faut voir le bon côté des choses : l'heureuse femme a succombé en pleine félicité. Et malgré l'arsenic, tes tuiles m'ont mis l'eau à la bouche...


Yu-lan 25/01/2010 02:50


Du Lal comme on le déguste, jusqu'à la dernière miette. Personnellement, quitte à être pingre et goinfre, j'aurais fini le plat. Mais, non. "Regarde, je t'en ai laissé"
Du Lal à savourer. Délicieux. C'est quoi ce petit goût ?


Allan 24/01/2010 09:47


En matière de littérature comme en gastronomie, les goûts ne se discutent pas, mais là, le grand Lal Behi nous fait gigoter de plaisir. Ca nous change des tuiles insipides qui nous font mourir
mortellement d'ennui. Chapeau bas l'artiste !


amatou 23/01/2010 14:01


 Cher empoisonneur,
Puis-je vous demander la proportion d'arsenic car imaginez un essai culinaire où la victime espérée se relèverait  en chancelant et bredouillant au téléphone:
Je crois que mon ... mon ... mar... a voulu m'empoisonner. Au secours! Il faudrait renouveler la farce...


Virginie 22/01/2010 13:23


Décidément, Magali, tes fréquentations ne sont pas fréquentables: tous des assassins !


M agali 22/01/2010 14:04


Si ce n'était que ça!
Mais ils passent leur temps à trafiquer cette pauvre recette...