La consigne

Publié le par M agali

 

Monique et ses "Plumes alertes" viennent de démarrer leur année d'atelier d'écriture.

J'ai aimé sa première consigne et je l'ai suivie.

Qui la devinera, au vu du texte produit?

 

 

 

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 (gravure de Karl Schmidt-Rotluff  photo M.D)

 

 

Un homme qui dort au fond d’une boutique obscure, poussiéreuse, entre capharnaüm et cabinet d’amateur. Un homme qui dort ,la tête posée sur son comptoir  à côté d’un livre ouvert.

Voilà ce dont je me souviens toujours quand je pense à  W. Ou le souvenir d’enfance me trahit? Comme nous trahit toujours la tentative d’épuisement d’un lieu, parisien ou pas,(celui-là l’était, nous habitions rue Vilin), lorsque nous en tentons la reconstruction. Tout souvenir ne renvoie-t-il pas à d’autres choses que lui-même, concentrant dans son propre lieu la somme de ces espèces d’espaces flous qui constituent notre mémoire, que traversent sans fin des images furtives jamais revenentes ? (Souffrez que je me passe ici du a, pour trouver rime à lentes, mentes et attentes, car si lentes, ô combien lentes, sont à subir l’attente et la disparition, si violent le mensonge de qui nous promet résurrection.)

Peut-il encore, cet homme endormi, continuer à  penser/classer dans son cerveau englué de la bave des songes comme dans sa vie diurne de bouquiniste ? De quels récits d’Ellis Island, histoires d’errances et d’espoir, est-il le héros ? Est-il hanté par le vrombissement las de mots croisés et recroisés entre eux, tissant à l’infini la trace immatérielle de leur propre disparition? Peut-être est-il redevenu enfant. De quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour,  rouge comme celui sur lequel il a appris à pédaler à cinq ans, peut-il rêver ? Un sourire se dessine sur ses lèvres endormies: premier dérapage en roue libre  les mains levées ? Ou bien, il a douze ans, se forge des mollets de rêve en sprintant tous les soirs le long des fortifications pour battre les records de Louis Aimar, triompher un jour au Vél’Hiv ?

Il ferait mieux de s’y préparer l’âme. Car il en sera, oh oui. D’autres y  veilleront, d’abord  à sa clôture (et autres poèmes, la captivité n’est rien, pensez soif vacarme  puanteur panique et désespoir). Et de là il accomplira ce long voyage d’hiver en direction de l’étoile polaire, celle dont il a cousu hier soir, confiant, honnête, obéissant, l’effigie sur son manteau.

Car cet homme qui dort, le nez dans un livre, ensuqué par l'opium des alphabètes, n’a jamais rien su de la vie, mode d’emploi.


 

Magali Duru

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Jean 04/11/2010 03:12



Trois orthographes pour le même bonhomme dans les commentaires, quel don d'ubiquité !



MO 13/10/2010 15:07



Voilà ce que c'est que le talent ! le texte de Magali nous entraîne tellement loin, au de-là des mots, qu'on ne voit plus la consigne (et d'ailleurs elle n'a plus d'importance !) Qui a
reconnu, enchâssés, embusqués, entrelacés, les titres des livres publiés par Georges perec ?



Jean 03/10/2010 00:02



J'ai trouvé. C'est un truc à la Georges Pérec. Ce texte a été écrit sans utiliser la lettre k. C'est autrement plus difficile que d'écrire un texte sans la lettre e !



amatou 28/09/2010 15:44



 Comme vous décrivez bien Chère Plume un ami de ma bibliothèque, fameux cruciverbiste qui usa de la vie selon un mode si personnel. Cher Georges! Quelle catastrophée émotion
rougit mon effarouchée Pâmoison ! Quand Par étrange retour mon écrivain capricieux et redoutable envoûteur posa Plume!



annick.demouzon 27/09/2010 19:23



Ouais, évidemment, mais à mon avis y a pas que ça. Ce serait trop simple? On ne voit que ça: ça sent le piège! Pas le genre de Magali de nous servir du trop simple...C'est quoi la consigne? That
is the vraie question, non?