Joël Hamm Le Dieu Soleil

Publié le par M agali

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Le dieu soleil

 

   Ma maison dans le Lot.

Minuscule sur la carte du monde. Imperceptible carrefour de mes routes d’errance. Je l’ai achetée voici près de trente ans, quand elle n’était qu’une ruine et moi un jeune paléontologue qui rêvait d’avoir sous ses pieds un sol se souvenant encore du pas des hommes préhistoriques. A mes retours de campagne de fouille, dès que j’aperçois au détour du chemin son pignon croulant sous les fleurs de bignone, je revis.

   Cette fois, je revenais d’un séjour de six mois en Oregon où j’avais été appelé par Denis Jenkins pour examiner les coprolithes qu’il avait trouvés dans les grottes de Paisley. Ma qualité de paléogénéticien et de palynologue m’a permis d’expertiser ces excréments fossilisés vieux de 14000 ans, aidé en cela par Eske Willerslev du Center of Ancient Génétic de Copenhague. Formidable ! L’analyse des fragments d’ADN de ces coprolithes prouve qu’ils sont d’origine humaine. Mais, cerise sur le gâteau, nous avons démontré aussi que cet ADN humain était apparenté à celui de certaines populations sibériennes. Ainsi, nous avions la preuve que le peuplement de l’Amérique s’était faite par des chasseurs nomades d’origine asiatique venus par le détroit de Béring !

   Fier de ce travail, j’avais décidé de prendre des vacances bien méritées. La canicule, cet été là, me fit apprécier la fraîcheur de mon havre aux murs épais. A peine arrivé, j’ai quitté mon costume civilisé, sauté dans mon maillot de bain, enfilé un tee-shirt et couru vers les rives ombreuses du Lot.

   La plage de galets était occupée par une dizaine de familles. J’ai étalé ma serviette sous les chênes verts et deux minutes plus tard je nageais. Une habitude quotidienne. Deux kilomètres crawlés à contre courant avant de redescendre à la paresseuse en contemplant les rives boisées et les falaises calcaires.

   Je faisais la planche à proximité de la plage quand un vrombissement me chatouilla les oreilles. Un éclat lumineux jaillit à deux mètres de ma tête, suivi par un chapelet d’autres éclairs. En me retournant, j’aperçu deux enfants qui lançaient des galets. Concours de ricochet ! J’ai levé le bras, les gosses m’ont vu et sont restés les bras ballants.

   Je les ai rejoint en m’essuyant dans ma serviette et, sans un mot, je me suis baissé pour prendre une pierre que j’ai lancée à mon tour. Cinq ricochets. Minable ! Je l’ai compris en voyant le sourire condescendant des gosses. Le plus grand, douze ans et les yeux clairs, choisit une des pierres qu’il avait entassées à ses pieds et d’un geste sûr l’expédia en une douzaine de ricochets jusqu’au coude de la rivière où elle s’engloutit. Nous avions compté à haute voix : 1, 2, 3… Les galets surfaient sur le dos de la rivière. Je tentai ma chance à nouveau. Six ricochets, et une douleur fulgurante dans l’épaule. Décidément, j’avais besoin d’exercice. Le second garçon, un petit râblé au visage chafouin, lança à son tour : quinze rebonds lumineux sur l’eau. Un champion, celui-là ! J’applaudis avec un cri d’enthousiasme. Le grand me tendit l’un de ses galets, parfaitement rond, fin, léger, noir veiné de gris, un peu rugueux contre la paume. Roulement de tambour. Le petit me fit un clin d’œil. Le galet tenu entre index et pouce, j’écartai le bras en me baissant à un mètre du niveau de l’eau. Balayage, blocage du bras, lâcher de la pierre qui fila au ras de l’onde. Seize ricochets parfaits ! Bienvenue au club ! lança le petit râblé. Les gamins sautaient de joie. Je pressentais les douleurs d’épaule que j’allais subir la nuit suivante…

   Le soleil déclinait, les petites familles avaient quitté la plage, les deux gamins me firent un signe de la main avant de disparaître dans le chemin qui remonte sur le plateau. Avant de quitter les lieux à mon tour, j’ai flâné sur le bord de la rivière, attentif à ses gloussements, tout en lançant quelques cailloux, sans autre résultat que d’aggraver mon mal d’épaule. J’ai cherché en vain des galets identiques à ceux utilisés par les enfants.

   Le  lendemain, j’ai retrouvé ma place à l’ombre des yeuses, le temps était gris, la plage déserte. J’ai nagé deux heures et, au moment de partir, les enfants de la veille sont arrivés. Ils ont vidé sur la plage un sac empli de galets bien ronds et plats. Je me suis approché. Ils m’ont salué d’un hochement de tête et ont repris leur concours de ricochets. J’ai examiné un de leurs cailloux. Cinq ou six centimètres de diamètre, pierre compacte,  mais presque trop légère, granuleuse, une surface un peu convexe…

-        Vous les avez trouvés où, vos galets ?

   Silence.

-        Sûrement pas ici, hein ?

-        Secret, m’sieur !

   Je leur ai expliqué qui j’étais et le soir tombait qu’ils me posaient encore des questions sur mes aventures scientifiques.

    - C’est quoi le permafrost ? Et alors, c’était vraiment des cacas de hyène en pierre dans cette grotte de…

    - De Saint- Hippolyte dans le puy de Dôme, oui, des coprolithes ça s’appelle.

    - Des hyènes en France ?

    - Ce n’était pas encore la France, les frontières n’existaient pas, les peuples nomades circulaient librement en cueillant, en chassant. La belle vie !

   - Ils chassaient quoi ?

   - Des rennes, des aurochs, toutes sortes d’oiseaux mais aussi des Rhinocéros laineux, des panthères…. Les hommes étaient peu nombreux.

   -  Comment ils s’appelaient ?

  - C’est nous qui leur avons trouvé un nom. Dans la région, on trouve des restes de magdaléniens, par exemple. Des homo sapiens.  

   - Sapiens ?… Ils ressemblaient à quoi ?

  - A vous deux ! Bon alors, les gars, vous me dîtes où vous les avez trouvés, vos cailloux ?

   

   L’entrée de la grotte était dissimulée par la broussaille et, devant, le petit terre plein finissait sur l’à-pic de la falaise. On voyait le Lot serpenter en bas, couleuvre luisante sous le soleil. Après m’être coulé difficultueusement par le passage étroit et avoir rampé dans deux salles basses, j’ai suivi les deux garçons dans un couloir suintant et tortueux. Leur lampe faisait briller des cristaux humides et ils prenaient le temps de se retourner de temps en temps pour s’assurer de ma présence. La salle où ils me conduisirent était immense. Ils baladaient le rayon de leur lampe sur la voûte de stalactites, sur les parois, quand, soudain, j’eus un coup au cœur. A hauteur d’homme, le dessin d’une abeille gigantesque et parfaitement reconnaissable. Je dus m’asseoir sur un rebord de rocher pour calmer mon émotion. Les deux gamins me regardaient avec inquiétude. Un sourire les rassura. La lampe dirigée vers nos pieds éclairait un sol pavé de galets identiques à ceux qu’ils jetaient dans la rivière. Des milliers. Certains étaient rangés en piles calcifiées, d’autres s’écroulaient en monticules informes ruisselant d’humidité.

 

   Six mois plus tard, bien après le tumulte médiatique causé par cette découverte, j’avais ma petite idée…. Simple hypothèse pourtant bien étayée scientifiquement. Pour la première fois au monde, un gisement fossile d’un genre nouveau avait été découvert. Et par des enfants ! J’avais enfin autre chose à me mettre sous la dent - si j’ose dire - que des merdes calcifiées. Je prenais conscience que j’avais passé mon temps à traquer sur la planète les traces excrémentielles laissées par les hommes et les animaux. Un vidangeur de la préhistoire!

   Les trouvailles de mon équipe bouleversaient les données admises. Une révolution. Etonnement à tous les étages !

   Analyse proposée par l’équipe des paléogénéticiens :

   Les galets sont des éléments nutritifs fossilisés composés de :

-        Matière lipidique révélant un ADN de renne.

-        Matière glucidique révélant un ADN d’insecte d’une espèce proche de nos abeilles communes mais sans doute de très grande taille (à mettre en rapport avec les dessins trouvés sur les parois de la grotte)

-        Matière protéinique révélant l’ADN d’une espèce d’oiseau disparu proche du lagopède de la famille des tétraonidés.

-        Présence d’une céréale sauvage, un blé archaïque comportant six gènes seulement.

-        Les paléocarpologues ont confirmé par ailleurs la présence dans la grotte de fruits fossilisés : Myrtilles et autres baies.

   -   L’anthracologie nous indique que cette matière organique a été cuite sur un feu de résineux. Stupéfiant de la part d’hommes du paléolithique supérieur…

  

   Composition probable des galets avant fossilisation, pour une masse de 200 grammes :

   50 grammes de graisse de renne fondue.

   50 grammes d’œufs de lagopus albus.

   50 grammes de céréale X pilée.

   50 grammes de miel sauvage.

   Le poids et la taille du galet calcifié démontrent, qu’à l’origine, la galette cuite était extrêmement mince.

  J’ai recomposé cette mixture en l’adaptant aux produits de notre époque et en la cuisant au four. J’ai accompagné mes galettes d’une salade de fruit rouges : framboises, myrtilles, groseilles… Excellente recette ! Toujours d’actualité.

   Mais l’énigme des galettes fossilisées reste entière.

   Pourquoi une telle quantité entreposée dans cette grotte qui, comme toutes les grottes peintes, n’a sans doute jamais été habitée ?

   Sûrement pas l’atelier d’un pâtissier industriel à l’enseigne de « La grosse abeille »…. Un culte voué au Dieu Abeille, alors ? Et ces tuiles au miel comme offrande ? Rondes comme des soleils…

   Le Dieu Soleil.

 

Joël Hamm



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Franck 30/01/2010 00:18


Mais où va-t-il chercher des idées comme ça ? Très bon texte.


amatou 28/01/2010 21:56


Prise et embarquée par ces galettes préhistoriques tant la vraisemblance est séduisante. Merci.