Joël Hamm La musique du tueur

Publié le par M agali

 

 

  tueur

 

 

La musique du tueur

 


 

   Il est passé près de vous mais vous ne l’avez pas reconnu. Personne ne se méfie jamais de lui. Il vous enveloppe d’un bon regard et vous berce de ses phrases rassurantes qui semblent chanter le deuil du langage tant elles sont banales, sans imagination. Il est une ombre sans contour, un être ordinaire dans une foule ordinaire qui semble privé de sa vraie parole, de ses rêves explosifs. Quelqu’un qu’on ne peut résumer à l’intrigue de sa vie, tant on l’imagine commune et sans attrait et pourtant comme vous, il tue, il pleure. Oui, oui, croyez-moi, c'est votre alter ego. Vous oubliez simplement vos meurtres et vos larmes, vous tuez sans conscience, d’un mot méchant, d’une négligence, d’une bonne action. Lui, il sait, il a appris à tuer, à survivre, à disparaître. Vous l’apercevez du coin de l’œil et il n’est déjà plus là.

   Un jour il nage près de New York, le lendemain il joue au ping-pong à Tokyo. Certains soirs, il patrouille dans la bouillasse, la haine serrée dans sa main. C’est un vieil enfant qui a grandi, toujours triste, baraqué sans désir. Trop fort pour qu’on l’attaque, trop solitaire pour qu’on l’aime. Si par hasard vous avez réussi à l’approcher, sycophante amoureux fasciné par son secret, il vous pousse d'une adroite manière hors de son chagrin sans fond. Il affecte une détestation orgueilleuse des hommes. Il a la passion des plaies, la mortification hautaine. Euphorique de noirceur et d'éducation chrétienne, il se signe après chaque meurtre.

   Il veut tuer encore et vivre. Il doute, surtout de vous à ses côtés. S’il prend un violon, ce n’est pas pour vous charmer, c’est pour guérir son chant intérieur et se préparer au pire. Un jour, il appâterales requins de son propre cadavre ou bien il sera pendu à un croc, leurre dans le ciel pour les anges de passage.

   Il dit : Le crime est un langage plus pur que la musique.

   Le temps n'a plus de prise sur lui. Il pense que c'est un dû de la nature, avec ses cheveux drus et noirs, ses quatre-vingt ans passés. Ses rares amis sont morts, d'autres ont voulu le tuer, l'oublier, le nier. Il ne leur en veut pas. Il a toujours été un animal fou, obstiné, lucide.

 Il ne croit pas aux paroles et encore moins aux écrits. Il a peu lu : Saül Bellow, quelques bandes dessinées… Aucun roman ne remplacera sa mémoire. Cruelle. Trente ans plus tôt, il courait dans une rue, poursuivi par la balle d'un snipper. Il se souvient. Il pleuvait ce jour là. La balle du tireur l’a manqué et a frappé l’enfant qui rêvait derrière sa fenêtre. Une autre balle a sifflé près de son cou Il a levé les yeux, reçu la pluie entre ses cils. Elle a coulé en larmes sur ses joues. Il a attendu, immobile sur le trottoir, la dernière balle qui n’est jamais venue. Il s’est remis à marcher, est passé près de la vitre du rêve, trouée, éclaboussée de sang. Au loin, des détonations sèches rythmaient les tirs de mortier. Il a enjambé des cadavres, sans les voir, les yeux brouillés de larmes.

   Il regrette ces pleurs, cette eau nocturne. Quand il y pense, il a envie de tuer. Il ne sait pas qui. Il marche seul maintenant, quelque part au Mexique, sans pleurs, sans pluie, son étui à violon sanglé à l’épaule.

   Il est le virtuose du désespoir.

 

 

texte: Joël Hamm


musique: Charlie Parker, générique d'Ascenseur pour l'échafaud, film de Louis Malle

 

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EmmaBovary 20/04/2010 11:32



Un texte magnifique, sobre et juste.



Franck 18/04/2010 23:27



On ne regrette pas de passer pas ici...



Léonie/ 15/04/2010 10:02



Je n'ai pas de mots pour dire combien ce texte me touche. Merci.