Joël Hamm Faites-moi rire (1)

Publié le par M agali

Le parcours du narrateur de Joël, que je remercie d'avoir répondu à l'appel à textes Paranoïa, est un véritable calvaire..

Première station de ce chemin de croix aujourd'hui, la suite demain.



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Faites moi rire

 

   Je vous entends dans mon dos : Pourquoi est-il toujours aussi sombre ? Faites moi rire, bande de jobards, et j’irai mieux ! Vous essayez ? Ah, bon ! Alors, c’est que vous n’êtes pas drôles !

   Mon père non plus ne rit jamais et pourtant c’est le meilleur des meilleurs, même si son œil peut être terriblement noir. Il est partout : dans la poutre au dessus de mon lit, dans un trou de ciel entre les nuages. J’en connais qui disent que papa est mort voici bien longtemps. Mensonge ! Il veille sur moi, nuit et jour.

    Je vous parle ici de mon vrai père, pas de Jo, celui qui m’a élevé. Jo, qui me filait des torgnoles à tout bout de champ. Et quand je dis des torgnoles… J’avais à peine quatorze ans qu’il m’obligeait à monter avec lui sur les échafaudages. Jusqu’au jour où je suis tombé. Fracture du crâne, bras cassé… Salopard de Jo ! Mon père - le seul, le vrai- est un être merveilleux, lui. Même ses colères sont grandioses, presque magiques. Quand la voix de mon père tonitrue, le ciel s’ouvre, une colombe descend vers moi et, aussitôt, je me sens intelligent, beau, reposé.

   Parfois je m’étonne d’être ce garçon adorable que tout le monde apprécie – souvent trop. J’en rougirais si je ne savais pas dominer mes émotions. Il suffit que je regarde un chien pour qu’il me suive. Comme si j’étais en odeur de sainteté, comme si j’émettais un parfum naturel, une force d’attraction terrifiante. Oh, cela n’a pas que des avantages. Les louanges s’accompagnent nécessairement de jalousie. C’est pourquoi, bien qu’étant d’un naturel bienveillant et secourable, je dois parfois cogner. J’y suis pour rien, c’est mon Super Pater qui me guide, je fais toujours ce qui lui plaît. Et puis, je ne peux pas tout accepter. Sur la place du marché, devant l’église, j’ai frappé tous ces marchands de vent, ces épiciers du dérisoire, avec le fouet de corde que j’avais tressé. J’ai vidé leur tiroir-caisse sur le trottoir, j’ai renversé leurs tables. Et je suis entré dans l’église pour terminer le travail. J’ai détroussé le prêtre, assommé les servants, vidé les troncs, chassé les marchands de bondieuseries en toc. Faux, tout était faux et menteur ! Hein, mon Papa, que j’ai eu raison ?

   Mon Père sait bien que ma rage est sans méchanceté, sans préméditation mais que je ne peux rester sans réagir. Je ne suis pas de bois. Même un non violent comme moi ne peut accepter certaines pratiques. Ils m’agressent, je me défends. Comme disait Hammourabi, le roi de Babylone : Œil pour œil, dent pour dent !  Et moi, j’ajoute : Les loups ne sont grands et puissants que parce que les agneaux mangent de l’herbe !D’ailleurs, je ne suis pas un agneau. Je suis un berger. Gentil, d’accord, mais qui ne se laisse pas manger. La mansuétude à des limites. J’en sais quelque chose… Quand Jo me cognait et que je le narguais en lui tendant l’autre joue, il m’allongeait un bourre pif qui me laissait sur le carreau. Mais passons, je ne lui en veux plus, c’est à peine si je me souviens de lui.

   Ah si, tout de même ! Je revois sa tronche quand, à 12 ans, j’avais fugué et que ma mère et lui, parti faire la java, ne s’en étaient rendu compte qu’au bout de trois jours. C’était à Pâques. Les voilà qui se mettent à me chercher dans la ville, encore à moitié bourrés ; ma mère sans doute inquiète et le Jo juste parce qu’il ne voulait pas avoir à faire avec la police en cas de complications. Ils m’ont retrouvé assis avec une bande de clodos, sur le parvis de l’église. Des gars très sympas et accueillants qui m’avaient racontés qu’ils étaient des docteurs réunis là en attendant leur congrès. Ils commentaient les turpitudes humaines en se repassant le kil de rouge et je leur posais mille questions auxquelles mes  parents n’avaient jamais répondu. Ils m’en posaient aussi et ils se sont aperçus que j’en savais autant qu’eux et même un peu plus sur certains sujets plutôt hard. Disons carrément sexuels. C’est que Jo n’était pas le dernier dans ce domaine et que j’avais eu tout loisir d’observer ses prouesses avec ma mère, vu qu’on vivait dans la même pièce en ce temps là. Ma mère, qui s’était approchée sans bruit pour écouter mon déballage, en est tombée en syncope. Raide et bleue comme sa robe. 

- Gamin, pourquoi tu nous fais des coups pareils ? Le souci qu’on a eu, ton père et moi ! qu’elle a dit en sortant de sa brume.

- Pourquoi que vous me cherchez ? je leur demande. Vous ne saviez pas que je dois être dans la maison de mon Père, le vrai, et qu’il est partout où vous n’êtes pas ? Ils n’ont rien pigé à ce que je leur disais mais, le lendemain, ils ont pris un rendez-vous avec le docteur.

   C’est Jo qu’on aurait dû soigner. Moi je devenais de plus en plus triste, je passais mes journées à me branler et quand la voisine m’a surpris, qu’elle l’a raconté à ma mère ; j’avais tellement honte et j’avais tellement peur de finir en enfer que je me suis tailladé le bras jusqu’à l’os et que ma mère a arrêté mon geste au moment ou j’allais m’enfoncer le couteau de cuisine dans l’œil. Tout ça parce que j’avais lu les journaux dégueulasses que Jo cachait dans sa caisse à outil… Les phrases me sont venues sans que je sache comment :

   - Que si ton oeil droit est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la géhenne. Et si ta main droite est pour toi une occasion de péché, coupe-la et jette-la loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne s’en aille pas dans la géhenne…

   Tout le monde en est resté sur le cul.

 

texte et photomontage deJoël Hamm

 

(à suivre) 

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Frédérique M 22/09/2010 22:31



Bon, ça va durer encore longtemps cette histoire ? Alors Magali, tu t'es perdue au fond du jardin ou quoi ?



Geneviève 29/06/2010 11:41



J'aime beaucoup, j'attends la suite avec impatience.... Quant à la photo, elle est superbe....



amatou 27/06/2010 17:47



Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth;


Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;


Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre


Brillait à l'occident, et Ruthe se demandait....Du d' Hugo, le Père


Oui, j'attends la suite de votre revisite si vivante.


 


 



M agali 27/06/2010 17:51



Merci pour cet extrait de Booz et pour votre enthousiasme!Vous verrez ,Amatou, vous ne serez pas déçue..


Et vous nous citerez un peu d' Hugo le Fils et Saint-Esprit, dites?