Joël Hamm Faites-moi rire (2)

Publié le par M agali

 

 

Voici le second (et dernier) épisode de Faites-moi rire, de Joël Hamm(lire le premier épisode)

 Et sur ce, bonnes vacances et rendez-vous au 14 juillet! N'oubliez pas les rendez-vous quotidiens des 807 chez Franck Garot.

Si la plume vous démange, pourquoi ne pas gratter un peu de papier et m'envoyer vos textes? Vous trouverez bien un thème tous seuls, non ? 



Maintenant que je suis un adulte aguerri, je supporte mieux les mauvaises paroles, les regards appuyés qu’on me porte dans la rue. Je fais avec. Le plus souvent c’est moi qui baisse les yeux et tourne le dos. Je n’irai pas en prison à cause d’un connard, et Dieu sait s’ils sont nombreux. Ils sont partout, en fait, ils me guettent, ils me sucent la moelle si je n’y prends garde. Ils ont des regards cruels. J’ai peur d’eux.

   Que veux-tu de moi ? C’est ce que je demande, quand je me retourne brusquement dans la file d’attente des magasins et que je tombe nez à nez avec un individu qui me suit à touche touche. Parfois, c’est trop fort, je dis : Pourquoi cherchez-vous à me tuer ?

   Je sais bien ce qu’ils manigancent, tous. Ils voudraient me saigner à blanc. Si au moins ils me faisaient rire, ces imbéciles qui me suivent partout. D’abord, pour qui me prennent-ils, à me coller comme ça ? Pour le messie ? Regardez-les, derrière moi, sur mes talons, regardez bien ! Ils me poursuivent nuit et jour. Les boiteux, les épileptiques, les aveugles… Comme si j’avais le pouvoir de les sauver de leur condition. Je ne suis qu’un homme comme eux, un homme pauvre parmi les pauvres et ce n’est pas parce que j’ai hérité du don de magnétisme de mon Père, (le vrai), que je dois passer mon temps à guérir leurs petits bobos. A cause d’eux, j’ai dû fuir. Ils venaient chez moi nuit et jour pour bénéficier de mes dons. Tout ça parce que je ne monnaye pas mon travail. Donner leur votre petit doigt et ils vous dévorent la moitié du corps.

   L’an dernier, je me suis tiré sans prévenir personne. Une quarantaine de jours. Je me suis perdu dans le désert. J’ai failli mourir de faim et de soif mais j’ai résisté à la voix qui me disait de transformer les pierres en pain. Pas fou, le gars ! J’ai bien fait, parce qu’un jour, j’ai vu venir vers moi des gamins avec des fruits et de l’eau. De vrais anges.

   Oh, comme je suis triste parfois et différent des autres hommes. Je ne comprends pas leurs sourires, leurs éclats, leurs congratulations joyeuses à la fin des matches et des banquets. Et toi, maman, toi qui étais si malheureuse aussi, pourquoi ne m’as-tu pas protégé de ce monde cruel ? Pourquoi as-tu aimé quelqu’un d’autre que mon Père ? Pourquoi m’as-tu livré à Jo, cette ordure ? Jo, camé du matin au soir….  Tu aurais pu mieux choisir, maman. Il buvait sa paye de tâcheron du bâtiment, il me frappait sans que tu protestes et il nous a laissés sur la paille. Maman, réponds-moi ! Pourquoi on a dû fuir avec lui dans un pays où personne ne nous attendait ? Pourquoi si loin ? Il t’a raconté des charres, je ne risquais rien chez nous. Tu parles qu’ils tuaient les petits garçons, les soldats ! Jo a toujours raconté des conneries. Ses visions, il les trouvait dans son chichon. Maman, je n’entends pas tes paroles souillées de larmes, je ne vois pas ton regard derrière tes voiles. Non, ne dis plus rien, ne parle plus, maman, ne t’apitoie plus sur mon visage  raviné par des larmes de sang  (Oui, là, je me suis gratté le front trop fort, j’ai des ongles trop longs et je saigne.) Tu veux mon portrait, toi ?

 Je ne veux plus être bon, gentil, attentionné. Je ne veux plus être le plus beau bébé du monde, le blond le plus séduisant des bords de la méditerranée.

   Et vous, tout autour, dont je sens l’haleine confinée, parfois fétide, reculez, cassez-vous ! Même si je comprends que vous ne pouvez faire autrement que m’adorer, ça suffit, c’est trop ! Ou bien ce n’est pas assez : j’ai besoin d’un amour inconditionnel et d’appuis intangibles, moi, je vomis votre amour de tièdes. Et  foutez moi la paix, j’ai besoin d’être seul !

   Voici venir l’heure où vous serez dispersés chacun de votre côté et me laisserez seul. Pas si seul que ça,  le Père est avec moi.

   Lui au moins, il ne me laissera jamais tomber. Papa, mon vrai papa… Je vois ton œil au fond de ma coupe de vin, dans le creux de ma miche de pain. Alléluia ! Tu es en moi ! Les autres peuvent venir. Qu’on ne me laisse pas diriger seul cet empire du désordre, bon sang ! Avec moi, mes amis ! Resserrons les rangs ! J’entends la meute des barbares qui aboie à l’orée de la ville. Si quelqu’un ne demeure pas avec moi, en moi, il sera jeté dehors comme les sarments et il se dessèchera. On les ramassera et on les jettera au feu.  Je vous cramerai jusqu’au dernier, je vous dis !

   Même les arbres n’ont qu’à bien se tenir. Mais j’en vois qui me dévisagent, qui ne plient pas devant moi… Ils ne m’obéissent plus ? Eux aussi, je leur foutrai le feu ! Saloperie de figuier ! Il a des feuilles mais pas de fruit ! C’est pas la saison, tu dis ? Moi, je voulais des figues ! Tout de suite, maintenant ! Je vous préviens, vous autres : Que jamais plus personne ne mange de ses fruits, à ce connard de figuier ! De toute façon, demain matin, vous le trouverez desséché jusqu’aux racines. Vous partez ? Bande de lâches !

   Je n’ai jamais eu confiance en personne et ce n’est pas maintenant que tout sombre autour de moi, que je vais changer ! Méfiez-vous des hommes : ils vous livreront aux juges et leurs soldats vous tabasseront dans les prisons. Il faut agir ! Vite ! Que celui qui a de l’argent le prenne et que celui qui n’a rien vende son manteau pour acheter un couteau. Je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ce qui est écrit : Il a été compté parmi les scélérats.

   Vous qui lisez les journaux, vous savez bien que je dis vrai. Vous voyez nettement comment sont les gens, vous êtes d’accord avec moi, non ? Papa, me l’a dit dans mon rêve : Je dois faire très attention en traversant les rues à la croix des carrefours, je dois manger des poisons sans arêtes, ne pas serrer la main des inconnus, (surtout ceux qui se lavent les mains), ne pas fréquenter les filles de joie et les larrons. Tous des Judas ! Attention ! Ils sont là, tout près, qui me guettent, armés d’yeux flamboyants.

   Serpents, engeance de vipères ! Comment pourrez-vous échapper à la condamnation de l’enfer ?

   Ne les laisser pas me prendre. Au secours ! Venez ! Tous ensemble, nous serons plus fort. Papa est avec nous. Tous ensemble ! Tous ensemble !... Levez bien haut vos bannières, vos haillons, votre misère ! En avant les agneaux, les sans terre, suivez-moi ! Ecoutez, regardez ma splendeur nouvelle. Papa est là, au dessus de nous, qui plane dans son beau costume brodé de lumière. Admirez-le ! Oh ! Papa, Papa, comme tu es grand, comme tu as de grandes oreilles, comme tu as de grandes mains…  Ta force m’envahit. En avant, vous autres, en avant vers notre domaine de joie ! Croyez ! Croyez ! Marchez dans mon ombre !

   Répétez après moi : Le monde est cruel mais Tu nous guideras à travers la forêt épineuse de la vie.

   Merci, merci, foule porteuse d’œillères. Derrière moi, en file indienne ! Mais pas trop près, j’ai horreur de la promiscuité, des frôlements furtifs et des paroles doucereuses. Le moindre mot est une arme redoutable. Ne me parlez plus, ne me regardez plus, ne me touchez plus. Mon corps d’enfant violenté - par un alcoolique qui croyait être mon père - est encore couvert d’ecchymoses qui brûlent dès qu’on les frôle. N’y déposez pas vos baisers, ne soufflez pas dessus, cela rallume les braises qui consument ma chair. Laissez moi tranquille à la fin, solitaire et grand, tout en haut de la colline d’ossements. Je suis le maître de ce monde désespérant et l’annonciateur du Royaume à venir. Mais je vous vois ramper pour m’atteindre avec vos dents, vos griffes acérées, vos poignards en métal trempé. Vos regards sondent mes plaies et me mortifient. Où es-tu Papa. Sauve moi ! Quoi, tu ne réponds pas ? Pourquoi m’as-tu abandonné ?

   Ce n’est pas la première fois. Quand Jo me fouettait, tu regardais ailleurs, hein ? Tu laissais faire Jo, le fou perclus d’alcool… Tant pis pour lui. On l’a emmené un matin sur une civière, les yeux crevés et les mains coupées. Qui lui a fait ça ? Tu ne veux pas le savoir, hein ? Où est-il maintenant, Jo ? Le voilà bien avancé !

   Non ! Laissez moi tranquille ! Ne me touchez pas ! Ne me frappez pas ! Ouille ! Ça fait mal ! Assez  de coups de fouets ! J’ai soif ! De l’eau, par pitié, sans vinaigre !  Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux bourreaux. Mais mon royaume n’est pas d’ici… Vous trouvez ça drôle de me foutre des épines sur la tête ?  Je ne vais pas tenir longtemps, les bras écartés comme ça, perché sur votre piquet ! Et toi, là, tu me veux quoi, soldat ? Range cette lance, bon sang, range cette lance ! Mon sang coule. Tout est accompli. Papa, pardonne leur…

   Voilà, c’est fini. Gens de peu de foi qui m’entourez agonisant, venez vous restaurer au grand banquet de mon corps martyrisé. Mangez, buvez ! Il y en aura pour tout le monde. Les premiers arrivés seront les derniers servis. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson. Espèces d’anthropophages ! 

 

   Laissez moi, maintenant ! Foutez-moi le camp, de l’air, de l’air !

   Voilà, voilà, ça va mieux. Ils m’ont laissé là, tout seul. Ils sont partis. Je les ai entendus caler la porte avec un rocher. Jamais je n’aurai la force de le repousser tout seul. Papa, Oh papa ! Si tu voulais m’aider encore un peu… Les volets fermés, c’est bien, il fait noir et frais. Mais cette chambre est un tombeau. Je sens mauvais, j’étouffe, ils m’ont entortillé dans mon drap comme un nourrisson dans ses langes, il faut pourtant que je me lève…

   Adieu, adorateurs cruels et bourreaux manipulés. Je ne vous en veux pas, Quand vous aurez digéré ma chair, que vos rots d’encens éteindront les chandelles et que, satisfaits et repus, vous vous frotterez le ventre, ne riez pas de moi.

 

   Faites-moi plutôt rire.

   Je vous verrai depuis mon trône de gloire, sur les nuées du ciel. J’enverrai mes anges avec une trompette sonore, pour rassembler les élus… Et je choisirai les plus drôles pour siéger à mes côtés. Les autres iront brûler en enfer !

   Pour les siècles des siècles. 

 

Joël Hamm 

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sarah 09/09/2010 10:52



Brrrrr nan, il fait pas chaud...alors tiens, je mets un commentaire. Joël, c'est toujours aussi terrible ce que tu écris...digne d'un certain Edgard aux histoires extraordinaires...j'essaie de
re-trouver ton mail perso pour te faire une proposition ....honnête peut-être pas, mais littéraire, pour sûr ! Continue ! Salutations. Sarah



Joël H 08/07/2010 20:20



Les vacances, la chaleur, peut être...



annick.demouzon 08/07/2010 20:02



L'unicité me donne-t-elle ou doit elle me donner la félicité?  Etre l'unique, la seule... Oui mais en quoi unique?


C'est vrai, qu'ils sont soudain bien radins pour les commentaires;



joël h 08/07/2010 15:50



Merci, Ô unique commentatrice, ou commentatrice unique...



annick.demouzon 30/06/2010 22:05



Ils ont mis leurs commentaires le premier jour, et rien ensuite? Moi, j'aime bien lire les commentaires des autres.  Pourquoi y en a pas? C'est pas tourné contre moi?  A moins que je
sois la seule à ne pas y avoir accès? Bon , il faudra surveiller...


Et bien s'il y en a qui manipulent si bien la paranoïa, pourquoi je me fatiguerais, moi, à écrire un texte, hein, Magali? Joël Hamm a-t-il raté une vocation de prédicateur? Sa
réécriture des testaments peut-elle poser un problème? En tout cas, il a dû bien s'amuser à l'écrire...