Isabelle Renaud Arts ménagers

Publié le par M agali

Isabelle Renaud est journaliste et collabore régulièrement à la revue de nouvelles Rue Saint-Ambroise. Elle vit avec sa petite fille en région parisienne.
Arts ménagers
est son premier recueil, publié par les éditions Quadrature qui le présenteront officiellement au salon d’Ozoir la Ferrière le 21 novembre 2009. 



A ce même salon sera remis le prix Ozoir'elles 2009 décerné à Georges Flipo pour son recueil de nouvelles Qui comme Ulysse.

En avant-première, une courte nouvelle, où Isabelle Renaud met en scène un couple qui, entre nous,
file un bien mauvais coton à ne plus laver son linge sale en famille....


La Couette

 


Elle pleurait à gros bouillons. Il s’assit sur le lit, accablé.

— Tes larmes m’insupportent.

              L’éclat de méchanceté qui luisait dans ses yeux la frappa en plein cœur. C’était la première fois, chez lui, qu’elle voyait ça. Le lendemain, elle emmena la housse de couette et les taies d’oreiller chez le teinturier.

— J’ai tout passé à 90 degrés mais ça ne marche pas. Le blanc est jaune, vous voyez. Et il y a au milieu cette tache marronnasse… vous croyez qu’on peut l’effacer ? Vous croyez ?

              Il se tenait debout à côté d’elle, dans sa veste en cuir noir trop droite, et il ne disait rien, il regardait le teinturier d’un air crispé. Le teinturier était petit et chinois, il ne parlait pas bien français, il hochait la tête et disait « c’est ok ». Elle répéta sa question sur un ton insistant, puis elle comprit qu’elle n’obtiendrait pas de réponse différente. Alors elle paya et sortit. Il marchait sur ses talons, silencieux. D’un pas mécanique et régulier. Le boulevard de Charonne déroulait autour d’eux ses échoppes poisseuses. Elle se lança dans un monologue hasardeux au sujet des taies d’oreiller.

— Je ne sais pas pourquoi ça a jauni comme ça, si ce sont nos cheveux qui font ça, on n’a pourtant pas les cheveux sales, je me demande si on peut ravoir cette salissure, si c’est de la crasse incrustée ou si c’est juste l’usure qui produit cette couleur-là.

             La chanson de Souchon lui revint à l’esprit comme pour se moquer d’elle.

« Est-ce qu’on peut ravoir à la machine

Les sentiments

La blancheur qu’on croyait d’origine

Avant »

          

Alors elle se tut et désinvestit subitement la taie d’oreiller. Elle ne crut plus en l’amour de cet homme qui se tenait raide et plein de tristesse à ses côtés, et elle le haït toute l’après-midi sans mot dire, sans faiblir...

 


Isabelle Renaud

 


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   La couette, nouvelle extraite d'Arts ménagers, Isabelle Renaud, éditions Quadrature,- 15€  - ISBN 978-2-930538-06-8

 

Commande directe chez l'éditeur par courriel à quadraturelib@gmail.com

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Publié dans Lector in fabula

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isabelle 19/11/2009 22:14


Merci Magali
Très flattée d'apparaître sur ce blog que j'aime bien consulter depuis longtemps... (l'ai découvert via quadrature il y a un an !) Boh, c'est vrai que le début de cette nouvelle est assez noir mais
ça s'arrange (un peu) vers la fin ! (si si, promis !)


M agali 19/11/2009 22:40


Allons, bon, ça s'arrange? C'est que j'aime bien le noir, moi. Enfin, si ça n'est qu'un peu...


Mrs K 16/11/2009 20:25


Les draps sont jaunis et les mots d'une noirceur indélibile.
Je n'aime pas les draps blancs, maintenant je sais pourquoi

PS : en parlant de blanc....


Dominique Hasselmann 16/11/2009 14:41


"Lessiver".. drôle comme ce verbe fait penser au trust Unilever !

En lavant les sentiments (on les voit passer au travers du hublot), la propreté réapparaît forcément : pendant ce temps, la machine rit - comme sans doute le petit teinturier !