Franck Garot Au Krispy Kreme

Publié le par M agali

Répondant à l’appel de textes oulipien, Franck Garot se débrouille (c’est le propre d’un véritable écrivain) de rejoindre ses propres centres d’intérêt tout en s’imposant une contrainte supplémentaire : donner une suite à son mémorable et inénarrable Doughnut, rendre au passage un hommage sucré-salé-acide en forme de pastiche à Marie N’Diaye (fissa fissa avant qu'on NE lui donne PAS le Goncourt…).


 

A déguster sans modération à la bonne adresse : sur Madison Square Garden, au Krispy Kreme, of course!

 


(photo M.D)


 

 

 

 

Au Krispy Kreme

 

 

 

 

Je me réveille d'un rêve étrange où mes filles transformées en souris par je ne sais quel enchantement étaient poursuivies par notre chat, notre bon Bloom. Ce rêve me laisse comme un goût amer, sans que je sache si cela vient du regret de l'inachèvement de la scène où j'aurais pu jouir du spectacle de notre bon Bloom déchiquetant la chair de mes filles — eussent-elles pris la forme de souris — ou de la honte d'avoir souhaité ce meurtre animalier (car il ne fait aucun doute que ce sont bien mes filles que je voulais voir périr sous les griffes de notre bon Bloom et non des souris) : sans en connaître l’origine, ce rêve me laisse ce goût amer, presque douloureux.

Je me lève avec peine de mon fauteuil en le remerciant de m'avoir permis de dormir, de m'avoir dispensé des ruades dans mon dos dont il est coutumier depuis quelques mois. J'en ai les yeux humides de reconnaissance pour cette bienveillance revenue. Et je n'ose imaginer que mon fauteuil eût pu souffler à mon esprit endormi ce rêve infanticide, non, je n'ose pas, il ne faut pas.

Je me dirige vers la cuisine pour me désaltérer, chasser ce goût amer sur ma langue, et je trouve sur le plan de travail un mot m'enjoignant de me rendre à la fontaine sise au One Penn Plaza, à 16h00 précises. Je reconnais immédiatement l'écriture de Caryn. À moins que ce ne soit celle de Maureen.

 

Le taxi me dépose au croisement de la 33e rue et de la 8e avenue devant le Madison Square Garden à l'heure demandée. Je n'arrive pas à ouvrir la portière pour sortir de la voiture. Mon corps aurait-il pressenti que je ne devrais pas me rendre à ce rendez-vous alors que mon esprit, trop limité, ou bien ayant perdu son discernement à trop regarder de stupidités à la télévision, lui commande de s'y précipiter ? Le chauffeur me prie sèchement de me dépêcher. Il ajoute, et je perçois distinctement de la haine dans sa voix, la même voix haineuse qu’adoptent mes filles lorsqu’elles s'adressent à moi dorénavant, qu'il est train de perdre de l'argent parce que je traîne, qu’il déteste les clientes traîneuses, l’Amérique n’ayant que faire des parasites de mon espèce. Je voudrais lui répondre que le vent, anormalement fort aujourd'hui, rend l'ouverture de la porte difficile. J'y renonce néanmoins, vaguement lasse puis, avec un effort et une détermination inédite, je réussis à ouvrir la portière et à m'extraire du véhicule. Je lâche la portière que le vent claque immédiatement et j'entends le chauffeur m'insulter violemment avant de démarrer en trombe.

Des papiers gras volent au-dessus de moi, chauves-souris légères, je me demande si le vent ne les porte pas sur le lieu de mon rendez-vous — la place en est couverte —, s'il ne les ramasse pas dans toutes les rues de Manhattan, des ruelles-ruisseaux aux avenues-fleuves, pour les déverser ici, dans cette mer de papiers souillés. J’observe les berges de la place et compte six personnes qui attendent comme moi. C’est peu pour l’endroit et l’heure, même pour un dimanche. Je traverse la rue pour me joindre à elles. Puis nous passons de sept à trois il me semble, non, quatre car un homme vient d'arriver. Il se dirige vers moi. Il ressemble aux hommes affairés que ce quartier attire en semaine : costume sombre coupé près du corps dissimulant mal l’embonpoint de sa réussite, des gants en cuir, un parapluie fermé à la main (le vent, toujours ce vent), un parapluie coloré, jurant avec l’ensemble, presque une faute de goût. Ses chaussures cirées chassent à chaque pas les papiers gras avant de se poser sur le bitume d’un clac sonore et déterminé. En s’approchant, il dévoile un visage de crapaud, gluant et monstrueux. Arrivé à ma hauteur, alors que je m’apprête à me déplacer, autant par dégoût que pour le laisser passer, il s’arrête, m’adresse une grimace d’amphibien en guise de sourire, et me dit :

— Bonjour Mary, comment vas-tu ?

Constatant non sans un perceptible agacement de sa part ma surprise non feinte, il se présente :

— Je suis Ray. Les filles m’avaient prévenu. Mais je ne pensais pas cela possible. Tu n’as donc plus aucun souvenir de moi ? Après ce que nous avons vécu ?

Je ne sais pas de quoi il parle, je ne veux rien en savoir, car je ne sais pas qui il est. Mais il insiste, il veut que je le reconnaisse.

— Je suis Ray, le père de tes filles, Caryn et Maureen. Ce sont elles qui ont organisé ce rendez-vous.

Je me souviens du mot qu’elles m’ont laissé, elles avaient écrit : Quelqu’un souhaite te rencontrer, il portera un parapluie rouge, jaune et bleu. Pourquoi pas juste un vert, ce serait l’idéal pour une grenouille ? Il attend certainement que je lui dise que finalement oui, je sais qui il est. Qu’il attende. Plus las que peiné, le batracien indique, sans espérer néanmoins que les souvenirs affluent dans mon esprit, il s’adresse plutôt à lui-même comme un souvenir pénible et honteux :

— Je me rappelle que tu adorais les doughnuts, d’ailleurs tu en mangeais sûrement un peu trop. Alors j’ai proposé qu’on discute ensemble en goûtant les meilleurs de New York.

Il accompagne ses propos d’un début de geste vers le gratte-ciel, au bas duquel nous nous tenons. Mon ventre me rappelle que mes garces de filles ont mangé tous les doughnuts de chez Dunkin avant que je m’endorme. J’accepte l’invitation de la tête, autant amortir le prix du taxi. Je le suis donc vers le Penn Plaza. Il entre en premier. Je ne ferme pas la porte. Le vent s’en chargera. Nous entrons ensuite dans le Krispy Kreme. Nous commandons. Ce sera un chocolate iced doughnut with sprinkles et un maple iced glazed pour moi et un cinnamon twist pour lui.

Nous nous installons à une table et il commence :

— Malgré ce que tu m’as fait souffrir, j’ai encore des sentiments pour toi. Autrefois c’était beaucoup plus fort, évidemment.

— Si vous êtes bien celui que vous prétendez je n’ai jamais couché avec une salamandre — bien que je sois certaine du contraire — je n’ai jamais couché avec une grenouille, pourquoi mes filles m’ont dit que leur père, qui qu’il soit, en supposant qu’il existe je n’ai jamais couché avec un crapaud, ne souhaitait plus me revoir ?

— Oui, j’ai dû dire cela dans la colère. Nos filles sont parfois excessives.

— Mes filles. Ce sont mes filles, pas les vôtres !

Il pousse un long soupir et je m’étonne que son haleine de refoule pas d’odeur marécageuse.

Il ôte enfin ses gants pour manger son twist et découvre des mains poisseuses. Je lui ordonne :

— Montrez-moi cette main.

Il obéi sans broncher. Ce que je touche alors est visqueux, immonde.

— Vous prétendez être le père de mes jumelles, n’est-ce pas ?

— Exactement.

Quelque chose monte dans ma gorge, je crains de vomir, mais ce qui monte n’a rien d’une nausée, c’est un rire mauvais, que je ne peux retenir, et qui explose.

— Mon pauvre Monsieur, jamais ces mains ne m’ont touchée, jamais elles n’ont caressé mes seins, jamais je ne les aurais laissé se perdre entre mes cuisses pour chercher mon intimité. Cela ne se peut pas, comment croire que j’aurais autorisé de telles choses se produire, et avec de telles mains ?

Il est furieux.

Il sort d’une poche de sa veste une enveloppe qu’il me tend. Je sais très bien d’où vient cette lettre : je reconnais immédiatement l'écriture de Maureen. À moins que ce ne soit celle de Caryn.

Puis sa face de crapaud me crache :

— Je te résume. Elles veulent vivre avec moi qui suis leur père. Et si tu refuses, la justice se chargera de nous donner raison. Tu penses, une cinglée comme toi !

— Moi, je pense qu’il est temps d’interrompre notre entrevue.

— Mais pourquoi l’ajourner ? crie-t-il.

Pourquoi ? Parce qu’il ment, je n’ai rien à lui dire, je ne l’ai jamais vu, ce n’est pas le père de mes filles. Jamais je n’ai couché avec lui, puisqu’à l’époque je n’ai couché avec personne, vont-ils le comprendre ?

 

Franck Garot

 

 

NDLR :

 

L’auteur a promis de continuer cette série si ce dernier texte engendre 807 commentaires. Vous voyez ce qu’il vous reste à faire….

 

 

Commenter cet article

Mrs K 23/10/2009 18:19


On ne va pas encore avoir le compte mais... au fait je t'ai taguée en blanc sur mon blog parce que le blanc c'est chic et beau...


Franck 17/10/2009 13:57


Merci à tous. Il y aura effectivement une suite, sous une forme ou une autre.

Mon prochain pastiche sera un pastiche d'Eric Faye, ici ou ailleurs, et parlera sexe, oui, ne pas penser qu'à son estomac...


M agali 17/10/2009 18:36


Excellente nouvelle, Franck !
Je constate l'intéressante consigne oulipienne supplémentaire que tu t'imposes: ne pasticher que des auteurs en -aye, on ne peut pas dire que tu te sois choisi une rime facile....


Joël H 17/10/2009 07:09


L'addiction sera salée, bien sûr!


Joël H 17/10/2009 07:09


Et pas que sur l'estomac. Gare à l'addiction...


manu 16/10/2009 17:56


800. Délicieux, ce doughnut... à qund la suite ?


M agali 16/10/2009 21:15


Ah heureusement qu'il y a Manu pour se dévouer.
L'Alka-seltzer est dans le premier tiroir du buffet de cuisine, Manu, si les 800 doughnuts te pèsent un peu sur l'estomac.