Dominique Hasselmann: Pas grave s'il y a des trous

Publié le par M agali

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Pas grave s’il y a des trous

 

 

 

La recette n’était pas évidente, il fallait sans doute posséder derrière soi quelques années de pâtisserie, de pâte jaune Herta, de rouleau, de tôle à enfourner, de roulette à dessiner… Des tuiles au miel ? Et pourquoi pas des religieuses ? Ou des souris bicolores, marron et vert ?

 

Dehors, les phares se reflétaient dans l’asphalte : myriades de touches, de mouches colorées et filantes, disparues aussitôt qu’apparues. Les piétons se signalaient par leurs parapluies noirs, les voitures par leurs carrosseries de la même teinte ; comme si la ville était en deuil permanent.

 

Gabriel Dacié sentait le froid du revolver dans sa poche et il se disait que l’inventeur de la crosse avait fait faire un bond en avant à l’arquebuse ! C’était agréable, ce contact métallique, cette forme adaptée à la main (ergonomie de l’arme pour un but philanthropique), ces stries qui empêchaient tout glissement intempestif au moment fatidique.

 

La cible n’était plus loin maintenant. La rue descendait en pente, après être passée devant le théâtre qui s’appelait toujours Le Palais des glaces, surmonté de son éléphant zoophile. Déjà 19 heures, il ne fallait pas manquer le spectacle suivant, un humoriste surfant sur la dérision généralisée.

 

La boulangerie-pâtisserie était vide, même la vendeuse habituelle semblait avoir disparu de la circulation depuis quelques jours. Gabriel Dacié s’en moquait, car ce n’était pas à elle qu’il était venu rendre visite. Le boulanger, dont la femme – qu’il avait bien connue il y avait quelques mois – était curieusement absente elle aussi, apparut, dès le tintement de la sonnette, derrière le comptoir.

 

-         Et pour Monsieur, ce sera ?

-         Des tuiles au miel !

-         Désolé, nous n’avons pas ça, par contre si vous voulez des petits-fours, c’est 10 euros les 100 grammes…

-         Mais non, je veux des tuiles au miel !

-         Mais puisque je me tue à vous dire que nous n’en faisons pas, il y a très peu de clients qui nous en demandent, ils trouvent qu’elles sont trop sucrées, qu’elles collent aux doigts et aux dents, elles s’émiettent, ça s’incruste dans la moquette, ça fait des taches, c’est assez répugnant, finalement…

-         Alors, si vous le prenez comme ça, voici ma réponse !

 

Gabriel Dacié sortit son revolver (un Smith & Wesson dont il aimait les reflets au néon du magasin… d’approvisionnement), arma le chien et fit feu. La détonation fut moins forte qu’il ne le pensait. Deux autres suivirent.

 

Le boulanger fut projeté en arrière : un liquide pur framboise s’écoulait maintenant sur son tablier blanc, avec quelques gargouillis, et créait une mare sur le sol, mais les gâteaux à la crème, en pyramide sous les étalages de verre, n’avaient pas subi les éclaboussures fatales. Sa tête était en marmelade. La femme du boulanger aurait du mal à le reconnaître.

 

Dans son autre poche, Gabriel Dacié avait gardé le papier avec la recette des tuiles au miel ; il avait souligné la phrase : « Pas grave s’il y a des trous. »

 

Dominique Hasselmann

(texte et photo)

 

 


 

On ne présente plus ici Dominique Hasselmann, on le relit!

Sur ce blog:
- Sur le carreau
- Le Pigeon sur le balcon
- Laura et lui
- Dans la ville rouge sang

et sur le sien:
Le Chasse-clou.


 

 

 

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M agali 22/01/2010 10:07


Et tu n'as pas non plus fait tes Tuiles, Frédérique!
Allez, je te donne l'astuce suprême: il faut qu'elles soient fines, fines, fines comme du papier Job.


Frédérique M 22/01/2010 09:42


Oh mais quelle tuile, je navais pas encore acheté mon pain !
Vous ne rigolez pas avec le petit personnel, Dominique. Un conseil : ne jamais, jamais contrarier un tueur professionnel.


Recbatt 21/01/2010 13:32


Ne plus présenter Dominique, vous avez raison. C'est mortel !