Annick Demouzon Vent de folie

Publié le par M agali

 Et voici le dernier (but not least) texte inspiré par mon appel "oulipien" (voir les consignes )

Où l'on verra qu'Annick Demouzon, qui a carrément dupliqué la série de phrases obligatoires), ne craint pas de fréquenter des dames un peu sorcières dont on se dira qu'il est préférable d'être dans leurs petits papiers (peints).

 

 

 

Vent de folie

 

 

Pendant deux semaines le vent a soufflé — fort — un vent violent, brutal, impitoyable. Tous les arbres ont perdu leurs feuilles. La place en est couverte. Et il s’en élève une sorte de vapeur triste que ne parviennent pas à dissiper les dernières rafales, des rafales un peu dingues. Qui bouleversent. Comme des coups de folie.

Pas de doute, l’automne est bien là.

Des enfants — mais que font-ils ici, ces mômes, à cette heure, et un jour d’école en plus ? — des enfants s’amusent à se vautrer dans les amas accumulés en poussant des cris d’extase.

Il y a là — je l’ai repéré aussitôt — un petit roux, couleur de feuilles, et les joues en feu :

« Sept à trois », il me semble que c’est ce qu’il a braillé.

Il a sorti à l’instant de sa poche un bâton de craie et fait une marque sur le tronc d’un gros platane. Air entendu : vous avez vu de quoi je suis capable !

Sept à trois quoi ? Je me demande…

 

Et puis je me rappelle. Une bouffée de jeunesse. Mômes, on était pareils, à s’inventer toutes sortes de jeux ridicules et compliqués, des jeux à points qu’on comptait et décomptait avec délice. L’important, ce n’était pas le jeu en lui-même, généralement incompréhensible. C’était ces points à compter, décompter, ajouter, enlever, effacer et recommencer. Bonheur de savoir compter. De devoir compter. Et plaisir de la dispute, en prime, qui faisait si sérieux.

Nostalgie. Le petit roux s’éclabousse à grands gestes d’énormes brassées de feuilles mortes. Renostalgie. Tu vieillis, ma vieille, je me dis…

 

J’y suis. Je n’ai pas oublié d’emporter un échantillon du nouveau papier — Marcel a eu envie de changer. Moi, je ne l’aime pas ce papier, pas du tout. Je le trouve hor—rible ! C’est Marcel qui y tenait. Je n’aurais pas dû céder. C’est pas parce que c’est lui qui pose… D’ailleurs, l’autre était très bien. En plus, qui c’est qui va devoir refaire de nouveaux rideaux ? Du papier à fleurs, affreux, des grosses fleurs violines, et des feuilles partout, vertes, d’un vert vif. Des tonnes de verts mêlés. Crus. Acides. Agressifs. Tous les défauts des verts les plus laids. Et pas un centimètre de libre sur ce papier. Moi, qui n’aime que l’uni !

 

Diling, diling. Personne ?

La vieille arrive. Traîne la savate — une caricature de vieille de polars. N’a quand même pas le mégot baveux au bec. Mais l’idée du mégot. Et l’œil en berne. Le sein pendant, flasque. Devrait prendre sa retraite, je me dis.

— Vous désirez ?

Voix de jeune fille. Le contraste absolu.

— Un tissu pour aller avec ça.

— Vous avez une idée ?

— Pas trop. En fait, je déteste ce papier. C’est mon mari, vous comprenez. Moi, je préfère l’uni.

— Alors, pourquoi pas juste un vert, ce serait l’idéal. Un vert tout simple. Parce que avec tous ces motifs… Vous qu’aimez l’uni…

Et la voilà qui me déballe tous les verts de sa boutique, que du vert partout, autour de moi, la jungle, épaisse, avec l’humidité écrasante qui vous prend le cœur en étau et vous bourre les poumons de flotte, les chuchotements innombrables d’animaux menaçants et invisibles, et… J’étouffe ! Enfermée par tout ce vert. Le vert, ça me fout des angoisses. J’ai jamais aimé le vert !

Je me jette sur sa porte, l’ouvre en grand.

— Je ne ferme pas la porte, je lui dis, besoin de respirer, me sens pas en forme, le vent, ça fera du bien, un peu d’air…

— Mais faites, mais faites, qu’elle réplique, la vieille — voix d’ange. Mais y a plus beaucoup de vent. Même hier, c’était pas énorme. Autrefois c’était beaucoup plus fort. Quand j’étais jeune. Les choses changent. Même le vent, c’est plus le même. Je me rappelle…

— Je prendrai celui-ci.

J’ai choisi au hasard. Envie de sortir d’ici le plus vite possible. M’échapper. Fuir ce vert, qui m’encercle. M’emprisonne. Blanche neige agrippée par les arbres — les feuilles c’est pareil — dans le dessin animé. J’étais terrorisée quand je l’ai vu. J’avais quel âge ?

La vieille coupe le tissu : entaille d’une canine — vraie dent ou prothèse ? un côté Dracula — et scritchch… Ce bruit de déchirement atroce. Les entrailles en bouillie. Pourrait pas avoir des ciseaux ? Un bruit qui m’a toujours hérissé.

— Ça ne va pas ? Qu’elle me fait

— Si, si, très bien.

— Non, ça ne va pas, affirme-t-elle.

Le ton est autoritaire. Elle sait, elle que ça ne va pas. Donc, ça ne va pas.

— Montrez-moi cette main, me dit-elle.

Elle a déjà saisie ma main — une autoritaire, pas de doute — et la tourne et retourne. Mais pourquoi je me laisse faire ?

— Oh, là, là, s’exclame-t-elle !

— Quoi ?

— Je pratique la chiromancie, vous comprenez, pendant mes heures de loisir, un dada. Ça occupe. À mon âge, quand on est seule… Oh, là, là !

— Bon, je fais, agacée. Dites, alors.

— Non, non, je ne préfère pas. Peut-être je me trompe. C’est à cause de tout ce vert, vous comprenez. Vous avez quel âge, au fait ?

— Dans les cinquante.

— Exactement ?

— Exactement ?

— Exactement.

Je n’ai pas vraiment envie de lui dire mon âge. C’est pas que j’en ai honte, mais en quoi ça la regarde ? Et puis, de quoi je me mêle ?

— Vous n’attendez pas une lettre ?

— Comment voulez-vous que je le sache. On attend tous des lettres. Il en arrive tous les jours.

— Vous en attendez une ! (autoritaire, mais voix de séraphin) Vous avez quel âge, déjà, vous m’avez dit ? Exactement ?

— …te huit, je murmure.

Et je rougis. Ridicule, absolument ridicule de n’oser pas avouer son âge. Si je continue, je vais ressembler à ma belle-mère. Ridicule… Et je rougis encore plus.

— C’est à cause du vert… Vous craignez le vert, n’est-ce pas ? Et y a cette lettre… Je sais très bien d’où vient cette lettre…

— Ah, oui ? j’ai répliqué assez sottement.

 Mais je n’avais pas envie que cette vieille toquée à voix de pucelle m’en dise plus, et j’ai jamais cru à toutes ces conneries :

— Je vous dois combien ?

— Laissez, laissez, c’est pas pressé…

— Je vous dois combien ? j’ai répété.

Elle n’a eu l’air de rien entendre :

— Mais pourquoi l’ajourner ?

— De quoi vous me parlez ?

— Du rendez-vous. Celui de la lettre. C’est sans doute parce que vous n’aimez pas le vert. Ou alors à cause du vent. Ce vent, ça rend fou. Et y en a qui sont fragiles.

J’ai haussé les épaules. Toquée !

— Tenez, j’ai fait, en lui jetant un billet au hasard.

— Ah, mon petit, ce n’est pas assez. Vous savez, maintenant, tout augmente. Et le tissu… Avec ça on va pas loin par les temps qui courent.

— Alors, dites !

Qu’une envie. Celle de partir d’ici. M’échapper. Fuir cette folle.

Elle a quand même fini par le dire.

 

Quand je ressors, y a encore plus de gosses qu’avant. La place en est couverte, des gosses, à hurler à qui mieux mieux dans tous les coins. J’ai aussitôt retrouvé le petit roux de tout à l’heure. Ce gosse me plaît. « Sept à trois il me semble », dit l’un. Un autre, avec une bouille de clown. Il me rappelle… J’avais un copain comme ça. Presque le même.

Nostalgie.

 C’est sûr que je vieillis.

— Ah, non, huit à deux, répond le petit roux, furieux. Et il jette un coup de savate rageur dans un tas de feuilles.

 

Une bouffée de vent emporte cette giclée, et l’éparpille. Pas une feuille verte, je constate. Si au moins ç’avait été cette couleur : des bruns, des jaunes, des rouges flambants. Je n’aurais pas dû prendre ce tissu vert, pour aller avec le papier. De toute façon, j’ai horreur du vert.

Je ressors mon échantillon de la poche et le tissu hors du sachet Au doigt de fée. Les rapproche. Pour voir. À vomir. Infect. Un embrouillamini de verts à l’excès Pourquoi pas juste un vert ça serait l’idéal. Supportable. Mais, là, tous ces verts à touche-touche ! Y a au moins cinq verts différents sur ce papier. Peut-être plus. Et les fleurs violines monstrueuses, en plus… C’est répugnant. Je pourrai jamais supporter.

 

Quand j’arrive, la maison est ouverte. En grand. La porte se balance au vent. À tout coup mon mari. Il a dû rentrer plus tôt. Je vais pouvoir lui montrer. Je ne ferme pas la porte, l’a qu’à le faire lui-même. N’aura qu’à revenir. Je n’accepte pas de devoir fermer à la place des autres. Un principe. Et faut qu’il apprenne.

— Tu le trouves comment ?

Je lui ai fourré le tissu sous le nez, et l’échantillon du papier.

— À vomir, qu’il me répond.

 — C’est exactement ce que je, pense.

— Alors, pourquoi tu l’as pris ?

— Y avait tout ce vent. Ça me rend peut-être un peu folle… Et tous ces verts. La vieille a dit que…

— Autrefois, c’était beaucoup plus fort.

— C’est aussi ce que m’a dit la vieille, mais…

— Et c’est pas vrai ?

— Sans doute si. Après, elle m’a pris la main et montrez moi cette main qu’elle m’a demandé. Mais elle a pas attendu que je la lui donne — autoritaire, une jolie voix, pourtant. Très jeune. Et votre âge, exactement ? Elle voulait savoir mon âge. Je sais très bien d’où vient cette lettre et mais pourquoi l’ajourner. C’est à cause de tout ce vert… Elle racontait n’importe quoi.

— Mais oui, pourquoi ? et ajourner quoi ?

— Mais non, c’est ce qu’elle a dit, la vieille.

— Rien compris.

— Moi, non plus, tu penses ! Mais pourtant une voix très douce. De jeune fille. Je crois qu’elle est un peu givrée, cette vieille. Complètement folle. Peut-être à cause du vent ?... Sur la place, y avait des gosses à jouer, un petit roux. Et des feuilles. Ça m’a fait penser…

 

Il ne m’écoutait pas, je l’ai senti. Il regardait d’un air dubitatif l’échantillon et le tissu vert, si vert :

— Après tout si on rechangeait de papier ? qu’il a murmuré. Ça serait sans doute plus simple.

 

Annick Demouzon

 

 

annick demouzon

 

Née en région parisienne, Annick DEMOUZON a choisi de vivre dans le Sud-ouest, et ne le regrette nullement.

L’écriture a toujours été un besoin — bien trop souvent mis en sommeil ou maintenu en léthargie. Désormais, elle s’y consacre sans retenue. Poésie et nouvelles, roman, journaux ou impressions de voyages : tout l’intéresse dès qu’il s’agit d’écrire. Avec une grosse faiblesse, cependant, pour la nouvelle…

Certaines nouvelles ont été publiées en revue (Harfang, Sol’air, Florilège, Le Frisson esthétique, Évasion Littéraire, L’Encrier Renversé…), en recueils collectifs (Notamment chez Luce Wilquin, Accord, La Vignaubière, et par Mauves en noir, Cuisery, etc.) ou sur internet.

Une a été mise en onde par la RTBF-la première.

Par ailleurs, un recueil de poésie est paru aux éditions Saint Germain des Prés : « Sur le chemin de l’oiseau-feuille ».

Le reste attend un éditeur valeureux…



 


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EmmaBovary 19/12/2009 22:55


Deux textes d'Annick Dumouzon lus ce soir. Une belle plume. Des histoires qui accrochent et intriguent. Elle ne va pas forcément là où on l'attend et je trouve ça bien!


M agali 19/12/2009 22:35


Tout à fait, Jean, tout à fait!

Annick est aussi à l'aise dans la drôlerie légère que dans une veine plus sombre, cf le superbe Alors le loup, à lire ce soir chez Calipso.



Jean 18/12/2009 23:42


Un texte joliment déjanté avec beaucoup de vent dans les voiles. Un régal !