From Amsterdam with love: une carte postale de Jean-Claude Dunyach

Publié le par M agali

Quelque jour, disais-je il y a quelque temps, je vous parlerai des nouvelles de Jean-Claude Dunyach.

 Quand je me sentirai à la hauteur de la tâche, immense comme son talent. Car comment parler de ceux qui nous dépassent,  que dire d'un nouvellistepoèteromancier de génie aussi à l'aise dans l'humour, la fantaisie, le fantastique que dans la poésie?
Le mieux est de le laisser parler.
Et donc d'aller le rencontrer et l'écouter en octobre au salon du livre de Gaillac (3 et4 /10/2009).  Son pote Ayerdhal sera aussi, vous aurez sous la main et à portée d'oreille deux géants de la SF française contemporaine. Mais pas que, puisqu'Ayerdhal est aussi un maître du thriller mâtiné de roman d'espionnage, comme l'atteste l'excellent
Transparences (Au diable vauvert, 2004).

Si vous êtes trop loin ou occupé, plongez-vous dans l'un des recueils de nouvelles de Dunyach, n'importe lequel.
Vous avez le choix, de
Dix jours sans voir la mer à Séparations, en passant par La station de l'Agnelle et par l'extraordinaire Déchiffrer la trame, que je vous conseille de lire en dernier, pour ménager le crescendo vers l'extase.

De Jean-Claude, ce cadeau pour les lecteurs de mon blog, cette page de journal de voyage/carte postale...

Après les mondes engloutis, les étoiles mortes comme les étoiles mourantes,  cet éternel voyageur
de la stratosphère s'est embarqué pour une drôle de planète...



From Amsterdam with love



Je suis à Amsterdam depuis quelques heures et j’ai déjà la tête remplie d’images, sans oublier quelques fous-rires – et un grand moment de poésie…
En sortant de l’université (qui se traverse, car elle occupe tout un pâté de maisons et elle est difficile à contourner) je tombe sur une convergence de roses. Trois dames âgées, assez dignes, venant de trois directions différentes, se sont dirigées vers le même petit pont qui enjambait le canal. Elles étaient toutes les trois vêtues de rose, des nuances un peu délavées, un peu passées, mais néanmoins lumineuses sous le soleil de l’après-midi. Je les ai regardées se rapprocher, je me suis dit que le choc des nuances allait être explosif, que ça allait clasher sévère, comme dirait ma fille I... Et bien non, ce fut simplement troublant, un peu miraculeux, ces trois roses sur le même pont, un instant regroupées avant de se séparer.
Quelques centaines de mètres plus loin, un autre grand moment de poésie… D’un genre différent. En vitrine d’un sex-shop de luxe, il y avait un sex-toy ultramoderne, à la forme totalement épurée, façon Bauhaus recarrossé par Stark, que l’on sentait bouillonnant d’efficacité, paré pour d’interminables chevauchées crépusculaires vers l’horizon événementiel du trou noir. À côté, une pancarte disait, en anglais : nos vendeurs recommandent d’utiliser des piles DURACELL.
J’en ris encore…
Et, quand on a fait abstraction des touristes – il me faut un quart d’heure, environ, sauf quand ils sont trop bruyants – il reste les regards des gens, la grimace indignée d’une dame dans sa vitrine devant trois bébé-goths d’une douzaine d’années à peine ; le gamin derrière un vélo, la tête recouverte d’un casque de pompier tout doré, qui se pavanait avec un sourire de vainqueur ; les reflets dans l’eau ; l’eau, sans reflets. Les néons qui se brouillent dans les flaques et la musique qui vient d’un peu partout, mêlée au tintamarre des vélos. Amsterdam est rempli de superflu, avec une innocence de gamin aux mains pleines de jouets. J’y ai habité six mois, durant ma thèse, et j’en garde une nostalgie qui a du mal à s’effacer.
Je suis dans un hôtel en plein centre, pas très loin du Béguinage. On a déplacé ma librairie américaine préférée – j’y ai croisé Peter F. Hamilton, une fois – mais le disquaire indé est toujours au même endroit, avec ses sous-sols remplis de trésors. J’ai demandé mais les Nits ne joueront pas pour la fête de la musique, on dirait. Dommage.
Je sens que je vais repartir marcher, mais de l’autre côté, vers le port. La nuit tombera bientôt, et les lumières sur la mer sont magnifiques.
Aujourd’hui, je suis emprisonné dans une réunion interminable, alors qu’il fait grand bleu sur Amsterdam, dehors, et que je n’ai même pas vu la moitié des expos que je voulais. Mais je suis responsable de tâche, donc obligé d’être là d’un bout à l’autre, de prendre l’air intéressé et de poser des questions fines et pertinentes, légèrement déstabilisatrices dans le bon sens du terme, mais néanmoins constructives, tout en rajoutant des post-it multicolores empreints de sagesse et d’enthousiasme sur le mur de brainstorming qui occupe tout un pan de la salle.
Ai-je précisé que je porte une cravate ?
Samedi soir, c’était la fête de la musique, mais il n’y avait aucun groupe dans la rue, ou presque – les restaurants les embauchent tous pour la soirée. Alors je suis allé dans le squatt d’art moderne un peu plus bas que mon hôtel, dans un quartier à l’écart des néons… Le squatt est un bloc de bâtiments abandonnés dans les années 70, récupéré par deux générations successives d’artistes de la rue, et racheté en 2008 par une multinationale quelconque qui cherchait à s’implanter. Le truc est donc devenu un symbole de lutte anticapitaliste, avec lutte contre l’expulsion, happening, etc. Et plein de graphs partout, de l’espèce arty, dont un immense serpent Kundalini en travers de la façade, qui fut peint dans des conditions acrobatiques ;-)
La musique était assez métal, mais « en boîte », pas de groupes lives. J’ai écouté quelques productions locales mais rien ne m’a chatouillé délicieusement. Alors je suis reparti marcher au milieu des bruits de sonnettes de vélo…
Hier, j’ai traîné au Van Gogh museum (exposition d’Odilon Redon passionnante, je n’étais pas fan de son symbolisme vaguement préraphaélite mais ses natures mortes sont époustouflantes), avec une section réaménagée qui monte tout le travail d’analyse d’une toile pour savoir si elle est bien de Van Gogh elle-même. C’était fascinant parce que le tableau en question a été recouvert, par Van Gogh lui-même, donc on ne peut pas l’examiner par des moyens trop destructifs car il y a un autre Van Gogh dessus ! Donc échantillonnage par prélèvements microtomiques, techniques RMN et toutes les formes possibles d’échographie, et une enquête à la fois artistique – est-ce « dans la démarche de Van Gogh » ? A priori pas vraiment, mais… – et historique – on a plein de papiers sur sa vie, donc on cherche à savoir si c’est bien lui qui a peint ce truc ou s’il s’est contenté de recouvrir une toile préexistante.
Le tout, évidemment, pour un tableau que personne ne verra jamais.
Et j’ai aussi accompli une mission d’importance : j’ai trouvé mon cadeau de la fête des Pères, il est tellement hideux que mes filles seront fières de moi… Nous avons une tradition depuis neuf ans (elle a commencé à l’île Maurice) : pour chaque événement important, Noël, anniversaire, et désormais fête des pères, mes adorables péronnelles m’offrent l’objet le plus hideux disponible dans un rayon de quelques kilomètres de l’endroit où nous nous trouvons. Il faut que ce soit local, premier degré à mort, et insoutenable de hideur. Elles sont très douées (j’ai ainsi un Dodo en pâte à modeler multicolore acheté à Maurice, qui LOUCHE – c’était le seul de la boutique, l’œil était mal collé. Elles ont fait tous les rayons pour le trouver.)
Donc le défi était d’importance car Amsterdam offre énormément d’opportunités. J’ai longtemps hésité devant les pantoufles en forme de sabot, taillées dans de la mousse polystyrène jaune vif, avec un petit moulin qui tourne sur le dessus ; j’ai hésité devant un pistolet à moustiques (très pratique, malgré l’aspect gadget à deux balles du truc) et j’ai trouvé mon cadeau dans une petite boutique près de la gare. C’est indescriptible, et c’est aussi bien, crois-moi.
Ce soir, l’esprit libre, je pourrai aller marcher le long des canaux en regardant à travers les rideaux de gaze les salons hollandais impeccablement rangés où la famille se réunit rituellement pour montrer sa normalité. Ensuite, les Hollandais se replient dans la zone sans ouvertures de leur maison pour se livrer à des perversions inavouables dont on ne parle jamais qu’en chuchotant. Et les maisons sévères, penchées au-dessus de l’eau, s’éteignent une à une comme on souffle une bougie. Accompagnée d’un gros cornet de frites à la mayonnaise sucrée au curry, c’est une balade tout à fait dépaysante.

Jean-Claude Dunyach




Publié dans Lector in fabula

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sex-shop de luxe sex-toy 14/08/2014 20:20


amsterdam est une ville étrange, entre le sex-toy de luxe en vitrine

Macada 11/10/2009 15:05


Salutations au grand Dudu.
Grand merci pour la balade.

J'ose ?
Poutou à lui et à Magali