Benoît Séverac Rendez-vous au 10 avril

Publié le par M agali

Il était sur ma pile à lire en attente depuis le salon de Balma.
J'ai eu le malheur de le feuilleter hier matin... Fin de l'attente (et de l'espoir de m'occuper sérieusement d'autre chose pendant deux jours)


Le petit inspecteur un peu fêlé muté à Toulouse depuis la fin de la guerre (la Grande, celle de 14-18) a tout pour déplaire à ses coéquipiers comme à sa hiérarchie. Au lieu de paresser au poste, cet allumé a le toupet de prendre au sérieux les appels et de vouloir toujours déterrer les vérités pas trop bonnes à dire. Avec son costume défraîchi, sa chemise de la veille, sa barbe jamais faite, il lui serait difficile d'être apprécié d'un commissaire qui réclame à ses subordonnés plus d'obséquiosité que de zèle. Plus imprégné d'alcool dès le matin qu'un foetus avorté dans un bocal il lutte (soyons francs, il ne lutte même plus) contre d'autres addictions pires. Ancien combattant, il ricane goguenard (il le paiera cher) devant la répétition des célébrations du 11 novembre qui agite vertueusement les ex-embusqués...
Mais comme c'est un acharné, ce teigneux à qui il reste assez de flair pour renifler sous les faux suicides et prétendues crises cardiaques les petites et grosses embrouilles d'une bourgeoisie sûre de ses privilèges, comme il n'a plus rien à perdre, ayant déjà tout perdu trois ans plus tôt dans une tranchée de Champagne, il résoudra les énigmes et mènera son enquête jusqu'au bout. Affrontant le silence implacable que lui opposent les mandarins de l'Ecole vétérinaire, cette forteresse dans la cité.

En résumé, une très bonnne intrigue, originale, qui mêle pour les dénouer, en jouant de l'une sur l'autre, les deux fausses morts "naturelles "d'un huissier coureur de jupons et d'un professeur de pathologie animale très cordialement détesté par ses collègues.
Voilà pour le polar.


Côté roman historique, c'est un sans fautes, avec la résurrection par petites touches précises et réalistes,du Toulouse des années 20. Les premiers orchestres de jazz, la projection en extérieur d'un Charlie Chaplin au "titre anglais incompréhensible", les petits garçons en costume marin qui jouent au cerceau dans les allées du Jardin des Plantes... Une ville sillonnée de tramways, grise des fumées de cigarette et d'usines, où il fait froid dans les chambres de bonnes et d'étudiants sous les toits, une ville qui parle français mais juge et raille en occitan, nourrie de l'afflux des paysans d'Ariège ou d'Aude, où l'on cultive son jardin familial aux alentours de Fontaine-Lestang. Pas un gramme de carton pâte, pas une touche de "rose pour se faire plaisir", même si le regard  ironique de l'auteur reste tendre, ou amusé, même si en traversant le Pont Neuf, là où Toulouse "peut se prendre pour un port", le narrateur s'arrête devant le saisissant spectacle de la rive gauche: "les premiers rayons de soleil se sont faufilés sous les nuages pour venir frapper la chapele de La Grave, surmontée de son imense dôme, [ce]chapeau de verre porté par de grands vitraux multicolore, qui émerge tel un phare antique".

Reste l'essentiel. Soit le portrait d'un homme qui revient des Enfers. Un solitaire, perdu pour tout, sans espoir de carrière, ni d'amour, d'une terrifiante lucidité. Un homme à qui on a ôté toute capacité à espérer... Qu'est-il arrivé à notre petit inspecteur pour qu'il se dise "déjà mort?"
Les contours de cette troisième énigme, la plus atroce de toutes, se dessinent  peu à peu
en filigrane de l'intrigue policière, par rapides et terrifiants flash-back de la Grande Guerre ans lesquels Séverac montre une maîtrise consommée, à la hauteur du sublime Tranchecaille de Pécherot.
Son dévoilement final sera l'apogée du roman.


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Benoît Séverac Rendez-vous au 10 avril, Editions TME

Le 13 mai à18h, rencontre avec Benoît Séverac, Jan Thirion et Dominique Delpiroux à la Librairie La Renaissance.

Lire la critique d'Actu-du noir.



Publié dans Lector in fabula

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Claudius 13/05/2009 19:33

désolé du hors sujet, mais je n'ai pas trouvé d'autres endroits pour vous dire que j'avais bien aimé vos "807"