Au dîner de ce soir une salade de grosses légumes de Claude Romashov

Publié le par M agali

En répondant à l'appel à textes "dîner de têtes", Claude a aussi retrouvé tout l'esprit de Prévert: festival de jeux de mots, fantaisie drôle sur un thème triste, empathie pour les jolies filles jetées seules sur le pavé parisien.
Je vous laisse retrouver sa petite Groseille.






Salade de grosses légumes




   Elle s’appelle Groseille. Ce n’est pas son nom, mais on la surnomme ainsi car elle est toute petite, rougeaude et développe un duvet disgracieux sur les joues.
   Elle travaille Quai Branly le soir, mais aux dires de son maquereau, ce n’est pas une gagneuse. Groseille est plutôt gauche, bébête et cerise sur le gâteau : orpheline de père. Il s’agit d’un fait établi, les pères se cassent très vite ou sucrent les fraises bien avant les femmes. C’est bien ce qu’a compris ce hareng de Serge quand il l’a repérée au magasin où elle vendait de l’ail en chemise. Quelques salades, de belles promesses, et Groseille se retrouve très vite sur le trottoir…
   Ce soir, il pleut et si on oublie le parapluie, il nous arrive un pépin.
   - C’est connu comme le loup blanc,  rigole Groseille, la jupe en skaï trop courte remontée sur ses jambes grasses et poilues.

   Les clients se font rares. Alors, quand une grosse BMW s’arrête, Groseille court au devant du conducteur de toute la vitesse de ses petites jambes. Sans blague (à tabac) ils sont plusieurs dans la voiture. Ça, elle n’aime pas trop. Ils l’invitent à monter sans faire de salades. Dans la voiture, tonne la voix de Pavorotti, le grand et gros ténor complètement cuit dans son jus.
    Groseille s’installe sur les genoux de ces messieurs. Ils la jouent aux dés, et sans se prendre le melon, Groseille se sent aimée…
   La voiture roule dans le bois, les burnes de ces messieurs, ne comptent pas pour des prunes. Groseille à maquereau remplit sa mission avec courage, abnégation et un dévouement de bonne pomme à chair tendre…

   Maintenant, Groseille rouge et grumeleuse et qui n’a plus un radis en poche, réclame son dû. Le chèque aussi infalsifiable qu’une botte de salsifis ? Ou même une brassée d’oseille fraîche ?
   - Des nèfles, lui répond mi-figue, mi-raisin, le gros boudiné derrière le volant. Des idiotes comme toi, on en trouve sur toute la longueur du bois, alors pour les tunes, tu peux te brosser.
   Groseille pleure, supplie. Un poing lui arrive droit sur le nez qui éclate. Elle pleure de plus bêêê…le. Qui va vouloir d’elle maintenant avec ce tarin en chou fleur ? Le gros s’énerve pour de bon. La moutarde lui monte au nez. Groseille comprend enfin que les carottes sont cuites…
   Le gros sort un couteau gigantesque et le plante dans la poitrine de la pauvre fille. Le raisiné coule à flots. Sa poitrine pressée comme un citron expulse toute la vie et ce pauvre petit cœur d’artichaut.
   La BMW roule dans le sous-bois et les occupants balancent le cadavre au détour d’un petit chemin, puis s’éloignent en pétaradant dans la nuit noire.

   Le lendemain, la presse fait ses choux gras de l’affaire. On a retrouvé le corps d’une prostituée lardé de coups de couteau dans un sentier du bois de Boulogne. On ne lui fera pas de funérailles nationales, mais la peur s’installe, surtout chez les Brésiliennes, à qui cela la coupe…
   Un maquereau au grand nez s’arrête (de poisson) pour pleurer et jette une rose à l’emplacement du drame.    
   Sa Groseille sucre les fraises. Où va-t-il dénicher une perle du Nord aussi rare, bébête, gauche et orpheline de père ?
   Il pleurniche, installé dans un bar cradingue devant des canettes de bière. Il n’a plus les moyens de s’offrir du whisky, le malheureux. C’est alors qu’on lui tend un mouchoir brodé. Il se retourne, l’alarme à l’œil.
   Une fille à la peau bistre le regarde de ses yeux d’olive mûre.
   - Vous êtes du Sud, Mademoiselle ? Bienvenue à Paris.

   Une Marocaine, quelle chance… Bientôt une nouvelle moitié d’orange… Les affaires reprennent.




Claude Romashov



Lire aussi sur ce blog de Claude Romaschov: Salle d'attente. 



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claude 12/04/2009 06:31

Merci à tous d'avoir dégusté mes salades.Bonnes fêtes de Pâques et belle moisson d'oeufs en chocolat.

EmmaBovary 11/04/2009 23:32

Le ton de cette histoire m'en rappelle une autre, lue dans une certaine revue...;)Que de personnages hauts en couleur!

Lastrega 09/04/2009 13:56

Beau "libidîner en galante compagnie" !

Xavier 08/04/2009 20:25

Aborder un tel sujet sur un tel ton (et pas thon), il fallait oser !

Régine 08/04/2009 18:38

Une salade de grosses légumes qui me laisse un goût amer en bouche...