Dîner d'adieu au scorpion, un conte de Joël Hamm

Publié le par M agali

Dans la série "Dîner de têtes", ce soir, un très beau texte de Joël Hamm entre conte fantastique à la Jean Ray et apologue.




(Exposition Dragons, museum d'Histoire naturelle, Paris, 2007, photo MD) 

 

 

 


Dîner d’adieu au scorpion


 
 Ce n'était qu'un arachnide qui en savait trop sur tout et bien peu sur lui. Il errait quotidiennement chez moi, la queue dressée, très à l'aise et soutenait mordicus que ce n'était pas lui qui tachait les fauteuils avec son venin alors qu'il était le seul ici à posséder une glande en pleine activité. Le soir, il s'en inoculait le trop plein jusqu'à devenir ivre de lui-même et insupportable à mes yeux.

  Assurément, il ne s'aimait plus assez et souffrait du mépris qu'il générait chez ses proches. Sa bien aimée n’échappait pas à la règle et, de plus, commençait à craindre ses accès de violence. Ne sachant plus comment l'approcher, il se contentait de rêver d'elle, de son corps, dont il parlait sans retenue ni pudeur. Mais quoi de plus monotone qu'un fantasme ? Surtout quand on manque de mémoire et d'imagination. Il n’était plus qu’un désespéré obscène traînant, avec des grincements d'arbre mort, sa peau épaissie par le manque de caresses.

   Ces derniers mois, il ne cessait de grossir. Un ennui sale et poisseux suintait de ses pores amollis. Ses meilleurs amis fuyaient son odeur acide et musquée et son attitude hautaine n'avait d'égal que son persistant pessimisme. Comme si prévoir le pire était une manière d’avoir toujours raison. Il agaçait, à la fin !

   J'étais résolu à le conforter dans sa sombre attitude et, dans ce but, lui offris un dîner ultime. Il ne m’a pas vu verser le poison dans sa soupe et il s'est empiffré comme à son habitude.

   A la fin du repas, je pouvais lire dans ses yeux les premiers signes de son agonie. Il se mit à claquer des mandibules, à serrer ses pinces gonflées sur sa poitrine oppressée en me regardant intensément avec un regard brouillé donnant l'illusion de l'amour. Il semblait ne m’en vouloir en rien et j'étais persuadé de lui rendre service en le libérant de la corvée de vivre.

   Je l’observais en face de moi, livide au dessus de son écuelle léchée, en songeant à sa très prochaine délivrance quand, d'un geste brusque et spasmodique, il repoussa son assiette. Déglutissant avec difficulté, comme pour parler, il se mit à trembler avant de trouver la force de me regarder droit dans les yeux en parvenant difficilement à immobiliser sa tête dodelinante. Dans ses pupilles dilatées, je vis crépiter des étincelles de plus en plus nombreuses et sa rétine veinée de rose s'éclaircir soudain jusqu'au blanc le plus pur. Son visage extatique me fit comprendre qu'une dernière fois il tentait de recréer son bonheur ancien. Il m'avait affirmé, quelques temps plus tôt, qu'il avait toujours préservé en son sein (et entretenu) l'émotion initiale qu'il avait ressentie en apercevant sa bien aimée prenant son bain au fil de l'onde, un matin d'été. Il livrait parfois de ces parcelles de mémoire, brefs éclats, images furtives de son bonheur défait. Ce qui avait pour effet de le plonger ensuite dans une atroce dépression.

   Je commençais à regretter mon geste quand soudain, de ses yeux exorbités, jaillirent deux langues de magnésium en fusion qui me rendirent aveugle pendant de longues minutes. En revenant de mon éblouissement, je constatai que l'incendie avait consumé jusqu'à ses entrailles. Il restait, posé sur un coin de moquette calciné, l'armature inerte et noircie de sa carapace.

   Je tiens ce vestige à votre disposition. C'est une chose légère. En regardant par les trous béants de ses orbites, on voit flotter une petite fumée claire aussi pure que l'air avant l'arrivée au monde de cette satanée bestiole.




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Lal Behi 08/04/2009 11:50

Très beau. Fluide et poétique. Une mention spéciale au dernier alinéa, véritable chose légère...

Lastrega 07/04/2009 23:47

J'adore ce genre. Vraiment bien bien bien. Bravo !

Romashov claude 07/04/2009 16:23

C'est un superbe texte, juste un peu inquiétant, pour le malheureux scorpion bien entendu.C'est toujours un plaisir de vous lire.