Dîner de têtes en solo: Monique Coudert se soigne au bain-marie

Publié le par M agali



(pharmacie à Madrid, 2007 photo MD)




Le Bain-Marie



Je n’ai pas faim. Je ne veux pas dîner. Je suis en face de ma tasse de thé. Je me vois dedans, renversée. Dans un sens, j’ai trouvé le remède à ma solitude.
Il y a moi…et moi en sens inverse qui se reflète dans l’eau verte, colorée par la poudre de macha que j’ai ramenée de Kyoto. Il y en a au moins une sur deux qui a mauvaise mine. Et ce n’est pas difficile de deviner laquelle. Toute honte non bue, et tant que cela sera, ce sera une sorte de tête à tête, de dîner de têtes, peut-être aussi de dîner de cons, qu’on en juge par ma propension à baisser du nez jusqu’à la surface de ma tasse.
Pour une fois, je n’entends pas de voix de l’au-delà. Allô Gaston, y a vraiment person qui répond. Comme le regretta Garbo, la théine ne rend pas divine. De vous à moi, je ratiocine. J’aurais mieux fait de boire du thé au caramel. L’une des deux aurait eu un beau teint bronzé et aurait créé, mine de craie, avec son entre-deux, un soliloque de caramel… et ite missa est, quand la messe aurait été dite, on aurait pu le traduire en Dialogue de Carmélites. Pourquoi cacher la vérité sous un voile ?
Mes yeux se voilent. Le sommeil me gagne, le sommeil me perd. Mon nez épatant bien qu’épaté trouble l’onde de son éminence grise. Mon nez trouble le tête à tête infécond de mon auguste représentation. Disparition du clown vert. En deux coups de cuillère à dépôt, tout se touille dans le pot. Tout se brouille. J’ai la tête lourde. Je pique du nez. Dans les circonvolutions autour du pic Gris-Nez de mon nez droit, le mystère du réel reprend ses droits. Car une des deux moi n’est plus là. L’autre ne vaut guère mieux. Le réel saute de l’onde au plongeoir nasal dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Le réel est donc changé, passé, incompréhensible…
Je sors de mon thé, de mon ténébreux bain de stupeurs et tremblements. J’ai le réel qui dégouline. Si je pouvais le noyer à la surface tranquille d’un présent transparent comme l’eau d’un verre à moutarde il suffirait d’y mettre une aspirine pour le faire pétiller. Mais le réel a la taille d’un éléphant. Il obstrue tout mon pouvoir de compréhension de son énorme masse grise et ridée sur mes tempes aussi grises et ridées. Je suis incapable de pétiller sous son poids. Au secours ! J’étouffe sous le poids du réel. Vite, une aspirine ! Quelle illusion de vouloir faire imploser un pachyderme en l’introduisant dans un verre à moutarde. Pauvre bête ! Je me souviens tout à coup du sort qu’on destine aux taupes dans mon Morvan natal : on les enterre ! Je crois que si j’essaye de noyer l’éléphant du réel dans un verre d’eau, il va, comme les taupes, proliférer et dévaster la belle pelouse de ma psyché.
Si le réel était une puce, il en serait tout autrement. Dotée d’un dynamisme infini, elle sauterait de ci de là. J’essaierai de l’attraper. Elle sauterait dans mon lit. J’aurais un mal fou à la cerner, à emprisonner la belle dans la tiédeur soûlante de mes draps de satin. Le réel serait donc plus ou moins prisonnier de mon lit. Tiens... Tiens... Mais je ne suis pas une Marie couche-toi là. Je me trompe, je me trempe. Marie trempe ton pain, Marie trempe ton pain dans la sauce, Marie trempe ton nez dans le thé. Je ne suis pas une Marie trempe-moi-là. Je ne suis qu’une Marie qu’a tout faux. Rondeau, comptine et ronds dans l’eau, vous voulez que je vous dise ?
Je m’enlise.
L’actuel me paralyse.
L’actuel m’immobilise.
L’actuel me terrorise.
Pourtant l’actuel est dérisoire, il suffit d’attendre que l’Histoire passe et le chasse. Histoire d’O et chasse d’eau…

Ah ! Ce petit tea for two-ego n’a pas été, le bec dans l’eau, qu’une promenade de sans thé !


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laurence M 06/04/2009 08:31

Joli tête à tête en thé majeur !

Dominique Hasselmann 01/04/2009 09:34

Belle histoire de thé, dotée de ce qu'il faut, d'O et de parfum...Et, Magali, jolies photos de l'heure espagnole !