Lauréate des inattendus: Tous les mêmes, dit Suzanne Alvarez

Publié le par M agali

Voici le second texte de Suzanne plébiscité par les votants du concours "Lauréat des inattendus".





Tous les mêmes


Suffoquée par la violence de cette interpellation, Anna qui guettait la scène, planquée derrière le rideau d’un hublot du carré, demeura un instant le souffle court puis, recouvrant ses esprits, se remit à son ouvrage comme si de rien n’était, avant qu’il ne déboule, et pour ne pas qu’il vît son visage de gêne et de commisération. L’aiguille de la machine à coudre allait et venait en un beau point de zigzag, à travers le tissu rêche. Une belle qualité de toile qu’ils avaient choisie ensemble à Port Of Spain* pour  la confection d’un nouveau taud* de soleil et de pluie.


- C’est encore elle qui trinque ! Cette fois-ci, je ne laisserai pas faire ça !
- Oh ! Ça… ne me fais pas croire que si la fille était moche, tu te précipiterais…
- Mais ma parole, tu es jalouse !
- Moi, jalouse ?...
Il ne l’écoutait déjà plus. Il avait sauté dans le youyou pour couvrir, à la rame, les quelques mètres qui séparaient Pythagore de Petit Loïc II.
- Tous les mêmes ! soupira-t-elle, en se replongeant dans sa couture, tandis que son imagination se fixait sur la petite blonde au visage meurtri qu’elle avait rencontrée quelques jours plus tôt, à la capitainerie du port de Chaguaramas* et qui, en ce moment, faisait encore les frais de l’autre brute.
- C’est votre mari qui vous a fait ça ?
- Oh !... Vous savez ! s’était-elle écriée dans un sanglot de souffrance. Puis, elle s’était ressaisie et était même intervenue pour prendre sa défense lorsque le fonctionnaire de la République bananière de Trinidad* avait voulu confisquer ses passeports et son carnet de francisation*, et tout ça, parce qu’elle avait eu l’honnêteté de déclarer Iris, la chatte de Pythagore, qu’il voulait mettre en quarantaine, malgré le carnet de vaccins en règle qu’elle lui avait fourré sous le nez.
- N’empêche que si elle n’avait pas été là cette pauvre fille, ce sale British t’aurait fait enfermer hein « ma Pépette » ! reconnut-elle, en s’adressant à la chatte étalée de tout son long sur le tissu bleu.


Le ton sur lequel elle lui avait dit : « Non, mais ! On vous a pas sonné !  Mêlez-vous de vos oignons ! » suivi d’un coup de pied dans la figure qu’elle lui avait balancé, à travers les filières du cata*, avait fait se dresser sur la tête de Marc, un épi comme la crête d’un oiseau irrité, en même temps que la marque d’un gnon au-dessous de l’œil. Quand il remonta sur Pythagore, Anna, à son air, eut comme l’intuition qu’il s’était mis tout à coup à haïr toutes les femmes. Il est vrai que jamais une telle aventure ne lui était arrivée.
Néanmoins, il sut se dominer et joua la décontraction sous un sourire bravache :
- Tu as bientôt terminé… Je sens que ce taud va être super… Elle est vraiment belle cette toile, tu ne trouves pas ! fit-il, palpant le tissu. Demain, je poserai les œillets* !
Et, comme elle ne répondait pas, il alluma une cigarette en même temps que la station de radio anglaise pour faire diversion, et afin de ne pas fournir à sa femme l’occasion d’une remarque. 
La voix de Mike Jagger mourait, divine, sur ces derniers accents : Angie, Angie, they can’t say we never tried
.

Alors, elle se sentit tout à coup, peut-être à cause de cette voix et de cette musique dont ils étaient dingues tous les deux, envahie de douceur et de mansuétude :
- Et si tu m’aidais à le replier ce taud sublime ! lança-t-elle en relevant un peu la tête mais n’osant encore le regarder vraiment en face.
Un soulagement presque palpable se répandit autour de la table, où la lumière de la lampe Coleman faisait ressortir l’acajou du bois. Pendant qu’ils tenaient chacun une extrémité de la toile d’un bout à l’autre du carré, tirant par petites secousses chacun de leur côté, ils s’étudièrent l’un et l’autre avec une ombre de complicité dans le regard et se mirent à pouffer de rire.

Suzanne Alvarez

____________________________________________________________________________________________



Notes de l'auteur:

*Trinidad : île des Antilles au large du Venezuela, qui forme, avec l’île de Tobago toute proche, un Etat membre du Commonwealth.

* Port Of Spain : capitale de Trinidad.

* Chaguaramas : haut lieu du bricolage nautique. On s’y arrête pour caréner, exécuter de gros travaux…

*francisation : reconnaître à un navire le droit de porter pavillon français en l’inscrivant au registre de francisation.

* taud : abri en toile imperméable tendu au-dessus de la bôme, pour protéger de la pluie et du soleil (quand on est au mouillage).

*œillet : bague métallique destinée à passer les cordages, pour tendre fermement le taud.

*cata : catamaran, voilier fait de deux coques accouplées.

*Mike Jagger : chanteur britannique du célèbre groupe de rock des années 60, les Rolling Stones.

*Angie, Angie: 
they cant say we never tried  ils ne peuvent pas dire que l’on n’a jamais essayé...

Note de la rédaction:

Je nous mets les lyrics, pour chanter en même temps que les Stones...


Angie, angie, when will those clouds all disappear?
Angie, angie, where will it lead us from here?
With no loving in our souls and no money in our coats
You cant say were satisfied
But angie, angie, you cant say we never tried
Angie, youre beautiful, but aint it time we said good-bye?
Angie, I still love you, remember all those nights we cried?
All the dreams we held so close seemed to all go up in smoke
Let me whisper in your ear:
Angie, angie, where will it lead us from here?
Oh, angie, dont you weep, all your kisses still taste sweet
I hate that sadness in your eyes
But angie, angie, aint it time we said good-bye?
With no loving in our souls and no money in our coats
You cant say were satisfied
But angie, I still love you, baby
Evrywhere I look I see your eyes
There aint a woman that comes close to you
Come on baby, dry your eyes
But angie, angie, aint it good to be alive?
Angie, angie, they cant say we never tried




On peut retrouver la série intégrale des "Histoires d'eau"sur le site de Calipso




Commenter cet article

Lastrega 14/03/2009 09:56

Ce n'est pas bien, Phil, de parler avec autant de légèreté de la voix de Mike. Mais je te pardonne néanmoins, parce qu'on ne peut pas plaire à tout le monde... sinon où serait le charme ? 

Phil 13/03/2009 21:55

J'ai voulu écouter, au moins une fois "Angie" pour ne pas mourir idiot, mais en reprenant ton texte, Suzanne, je lis"La voix de Mike Jagger mourait". Dois-je attendre qu'elle se rétablisse?Rassure-toi, je suis patient, je saurai attendre.

Martine 13/03/2009 19:29

Ce n'est pas seulement la musique qui est merveilleuse, il y a aussi la voix de Mike Jagger qui a elle seule est un véritable instrument de musique. Bien sûr, il faut avoir du bon matos comme dit Magali.

Lastrega 12/03/2009 20:10

Ecoute, Jean, "I"ve Been Loving You", je crois bien que j'aime encore plus qu'Angie. Malheureusement, on ne peut plus écouter ce morceau; plus que merveilleux. Simplement sublime...Quant à ANNA, il me semble qu'elle préfère CABREL. Sache, ma chère ANNA que "Pepette" n'est pas tombée sur la table du carré, mais simplement étalée. Mais Merci pour tes compliments !

ANNA 12/03/2009 16:27

Et ça continue encore et encore, c'est que le début d'accord, d'accord. Quelque chose vient de tomber sur la table du "carré de Pythagore" : Pepette, la chatte. Décidément, cette hisoire de "carré" fait couler beaucoup d'encre. Félicitations à Suzanne et d'accord avec vous Lamy Jacques, "tous les mêmes" est à en pleurer...mais de rire.ANNE GIE ! AAANNE GIE... MERCI AH ! AH ! A MAGA LI HI ! HI ! HI E !