Dominique Hasselmann coupe à carreau

Publié le par magali duru

Dominique Hasselmann, qui arpente inlassablement, appareil photo en main,  les rues et les expositions parisiennes pour illustrer les billets drôles et caustiques de son blog, Le Chasse-clou, avait l'autre jour rendez-vous dans le 3°....





Sur le carreau





Ce n’est pas vraiment le Carré blanc sur fond blanc (1918) de Malevitch, ils l’ont appelé le Carreau du Temple (Paris, 3e), ça remonte quand même à 1811 ; une sorte de halle rectangulaire en fonte depuis 1863, qui a failli être démolie en 1976 par Jacques Dominati, le maire de l’arrondissement qui souleva l’ire du peuple contre son projet de parking, et qui fut classée (la halle rectantgulaire) monument historique en 1981.

On s’est donné rendez-vous là. Je sais qu’elle ne devrait plus tarder. D’elle, je ne connais que son prénom : Marie-Antoinette. D’accord, ça fait « ancien Régime », mais ce n’est pas moi qui l’ai baptisée ! Sans doute que ses parents aimaient bien l’Histoire de France et ils ont dû se précipiter un peu naïvement au film rock de Sofia Coppola.




Un léger soleil découpe un carré à l’entrée du Carreau, à l’intérieur duquel des échafaudages sont dressés. La transformation (ou la réhabilitation) est en route depuis qu’en septembre 2007, après concours, Jean-François Milou (du Cabinet Milou) a été chargé de mettre le projet en œuvre : un centre polyvalent (sport, culture, événements…).

Ce bâtiment est assez bizarre et presque incongru au XXIe siècle : parce qu’il nous emmène dans le passé sans que nous soyons obligés de le suivre.

L’aiguille blanche de ma montre sur fond noir tourne lentement, la trotteuse rouge galope beaucoup plus vite. Ainsi les minutes défilent à vue d’oeil : on voit nettement le temps passer.

Elle ne m’a pas quand même posé un lapin ? Je sens encore l’odeur parfumée de ce foulard en carré de l'hypoténuse qu'elle noue négligemment, cette tache de couleur sur la blancheur de sa gorge : elle me fait penser à Léda qui aurait le col du cygne.

Maintenant, cela fait quand même plus d’une heure que je poireaute pour rien ; elle n’a pas de téléphone portable, elle trouve que ça fait « plouc ». Souvent, elle me répète cette phrase : « Mais comment faisaient-ils avant ? » Bonne question !

Mais la voici, je la reconnais, c'est bien son manteau noir qui laisse dépasser ses bottes et le dessus du genou, elle marche vite, oui, elle peut ! Elle me sourit de loin, la souris, espérant sans doute se faire pardonner.

-    Vous m’excuserez, dit-elle, mais j’ai été retenu par un client important qui m’a entraînée à déjeuner, nous avons parlé affaires et voilà, vous savez tout !
-    Pour cette fois, ça ira, mais ne recommencez pas, je mets ma colère dans un mouchoir de poche !




Nous nous dirigeons vers l’entrée du Carreau du Temple, elle me demande tout à trac :

-    On peut monter en haut de la tour, là-bas ?
-    Oui, je connais Milou, s’il peut vous faire plaisir…
-    J’aimerais tellement voir le Carreau de haut !
-    Allons-y, alors.

Milou vient me serrer la main et je lui sors la plaisanterie traditionnelle : « Et alors, tu es venu sans Tintin ? »

A quoi il me répond habituellement : « Oui, car la Casta fait fort ! »

Je lui présente Marie-Antoinette et elle commence à monter les marches de l’échelle qui grimpe au sommet de ce mirador pour temps de paix. Je la suis, j’aime les jambes des femmes en plein effort.

Arrivés en haut, nous avons une vue panoramique sur le lieu, recouvert de tubulures métalliques, avec une grue qui s’active à l’intérieur.

-    Dites-moi, on pourra venir voir des spectacles ici, quand ce sera terminé ?
-    Mais oui, chère amie, c’est même destiné à cela !

Marie-Antoinette se tient à la rambarde, on est bien à 20 mètres au-dessus du sol.

Soudain, un craquement ! La barrière disparaît, Marie-Antoinette est aspirée par le vide : comme si la Veuve révolutionnaire s’était remise à fonctionner sans crier gare !

-    Au secours ! Ma fiancée vient de s’aplatir sur le carreau !

Je me mets à hurler. Tout le monde se précipite, on fait cercle autour du corps pantelant. Un type appelle les pompiers avec son téléphone, un autre la police, le troisième le SAMU.

Mais je contemple mon œuvre les yeux secs. Mon plan était préparé aux petits oignons, j’avais bien scié, la nuit, la tige de fer où elle s’appuierait, tout était ordonné, balisé, carré, quoi.

J’avoue que je n’aime les bourgeoises qu’à la mode des sans-culottes.



Dominique Hasselmann

(photos et texte
)



 





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jean 11/03/2009 19:27

Un véritable crime parfait, quoi de plus naturel que de laisser quelqu'un sur le carreau dans un tel endroit. Bien fait pour la sans culotte Marie-Antoinette (hi hi), elle n'avait  qu'à pas acheter le Carreau du Temple en viager. C'est bien ça, Dominique ? J'm'ai pas trompé ? 

Désormière 07/03/2009 13:51

Oui, rester sur le carreau, c'est toujours désagréable.

Lal Behi 06/03/2009 14:00

Excellente chute, c'est le cas de la dire.Le "Au secours ! Ma fiancée vient de s'aplatir sur le carreau !" m'a fait hurler de rire, pas très charitablement, avouons-le...