Dominique Guérin plie ses fichus au carré

Publié le par magali duru

Dominique Guérin a fouillé ses armoires pour répondre à l'appel de textes Au carré.
Après une broderie en forme de conte de fée revisité et une brillante démonstration de tricot, elle nous livre cette jolie improvisation tissée de rêves enfuis et d'amour maternel.






Fichu(e)




Jules avait les yeux bleus.
Marie s’en souvenait. A cause du souvenir qu’elle portait en viatique depuis plus de dix ans. C’était un souvenir léger, soyeux, lumineux : une projection d’elle-même, un arrêt sur image, l’instantané d’un moment de pure tristesse incrusté dans la grisaille de son quotidien, une décennie plus tôt.
Jules aurait pu devenir tout pour elle. Le centre de son univers. Le pivot de sa vie. Mais la place était déjà prise par Etienne. Il l’occupait avec aplomb, sans état d’âme, sûr de son bon droit conjugal, et il avait raison. Marie n’était pas programmée pour les fugues amoureuses, les roucoulades, les contes de fées. Sa mère lui avait enseigné le droit chemin qui mène à la maternité en stationnant par la case cuisine, tablier à fleurs noué autour d’une taille épaissie. Son père n’était pas un bourreau d’enfant, seulement un chasseur qui savait dresser ses chiens, et il avait appliqué sa méthode éprouvée sur ses quatre rejetons.
Marie, en souvenir de sa mère, était un vrai cordon-bleu pourvu d’une nichée piaillante.
Marie, en souvenir de son père, filait doux devant Etienne.
Marie, en souvenir des deux, avait dit « non » à Jules. De toute façon, ils n’étaient pas du même monde. Là aussi, elle avait retenu la leçon. On ne fréquente pas au-dessus de sa condition, on reste dans le rang des gens de peu qui sont seuls gens bien, on ne fricote pas avec les patrons, fussent-ils simples sous-chefs dans l’organigramme de la société où l’on tape sur un clavier à longueur de jour ouvré… Déjà qu’elle travaillait –crime impardonnable pour ses géniteurs, par ailleurs décédés donc épargnés par cette dérive de leurs préceptes- alors qu’elle aurait dû être femme au foyer, nourricière, rivée à ses fourneaux ! Mais elle n’y était pour rien, n’avait pas choisi : Etienne gagnait tripette au rayon quincaillerie du super J.
Marie quelque peu sonnée fixe Cynthia, sa moue batailleuse, son air de défi. Elles ne s’entendent pas très bien. Cynthia lui reproche de l’avoir prénommée comme une héroïne débile de série américaine. Elle s’est rebaptisée Amélie pour ses copains mais à la maison, devant Etienne, elle reste Cynthia qui file doux…
…Cynthia qui a décidé de filer en douce... Surprise le sac à dos bourré à craquer juste quand elle posait une main allègre sur la poignée de la porte. A cinq heures du matin. Marie, frissonnante, se sent triste de l’avoir surprise. Elle aurait préféré ne pas savoir, se lever tout à l’heure, constater le fait accompli, pleurer tandis qu’Etienne ragerait de colère. Quoi ? A peine majeure et cette petite p… se tire ! Les jeunes d’aujourd’hui mériteraient une bonne guerre. Ils verraient alors, oui, ils verraient… Le père de Marie savait de quoi il causait quand il parlait comme ça. Elle le trouvait lourd et injuste mais il savait… Etienne, lui, tonne sans savoir. Il n’a pas connu l’exode, les rats rôtis, les rutabagas crus, la délation, les boches, la peur des camps, bref, tout ça. Ça : la guerre.
Marie est debout à cause de sa vessie. Depuis plusieurs mois, ses nuits ne font plus le tour du cadran. L’urologue consulté tardivement lui a signifié qu’elle était victime d’une descente d’organes, qu’elle devrait bientôt passer sur le billard, comme dit Etienne, pour qu’on lui remonte tout.
L’envie d’uriner est donc très forte. Mais moins que le sentiment inédit qui peu à peu l’envahit. Sauvage, euphorique, délirant. Une impression de revanche par Cynthia interposée.
Jules avait les yeux bleus.
Cynthia fugue-t-elle pour un homme aux yeux bleus ? Marie sourit d’un sourire encore intérieur : qu’importe la couleur des yeux –y’a-t-il un homme d’ailleurs ? Les filles d’aujourd’hui ne craignent pas d’accomplir leur bout de chemin sans- l’important est qu’elle fugue.
« Attends » supplie-t-elle et Cynthia étrécit ses pupilles comme une chatte contrariée.
Marie se rue vers le portemanteaux, farfouille dans les poches de sa vieille doudoune, fait chou blanc, farfouille dans celles de son imperméable, sent la vivante présence du tissu fluide sous ses doigts fébriles… Elle a un pincement de cœur.
Sourire crispé et cils humides, Marie s’approche à la toucher de Cynthia rétive, noue autour de son cou les chevaux bleus, les brides bleues, la soie bleue, qui au jour le jour, année après année, lui rappellent ses rêves avortés.
A regret, elle dédie un ultime regard au Carré Hermès que Jules lui a offert en guise d’adieu. Sans lui, les yeux de son unique amour vont déteindre au fil du temps, se délaver, s’effacer de sa mémoire, la laisser vide, résignée, en paix peut-être.
Puisse-t-il porter chance à sa fille, l’accompagner partout où elle ira, veiller sur elle…
Au pire, Cynthia le vendra.


Dominique Guérin

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NDLR:
Les textes primés au concours Lauréats des Inattendus continueront à être publiés sur ce blog les jours à venir.


Prochainement, deux histoires d'eau (salée) de Suzanne Alvarez pour le prix d'une.



Commenter cet article

jean 11/03/2009 19:13

Belle descripion que cette vie "au carré" de Marie sous la coupe de son seigneur et maître de mari. Bravo ! Dominique, pour avoir dit joliment ces choses-là.

Léonie Colin 10/03/2009 07:59

J'ai adoré suivre les plis bleus de ce carré , ma journée commence bien

EmmaBovary 08/03/2009 14:10

Une belle histoire, oui, vraiment... Puis-je avouer que je leur trouve de plus en plus de fond à tes histoires? Que la forme, moins emberlificotée, leur donne de plus en plus de poids. Tu n'écris plus juste pour ton plaisir, à présent. Tu écris des histoires pour les yeux et les oreilles des autres... :)

Guylou 06/03/2009 10:37

Très belle histoire, vraiment ! On en a le coeur serré et la douce tristesse nouée comme un fichu autour du coeur... Bravo Madame !

Macada 06/03/2009 05:35

Clap ! clap ! clap ! Je ne trouve rien d'autre à dire, mais je le redis volontier : clap ! clap ! clap !