Si bille

Publié le par magali duru



(photo Jordane C. Canada 2009)




Si bille !




Elle est ronde. Pas dans le sens où on l'entend généralement, pas grosse, ni même grassouillette. Elle est ronde car elle échappe à la prise. Ronde parce qu'elle sort des cases, quoiqu'il lui arrive. Ronde aussi parce qu'à la voir, rieuse, loufoque, extravertie, on a envie de rouler avec elle par terre, là maintenant. Ou plus loin, plus longtemps, sur le chemin de la vie, de se laisser entraîner dans sa course. Elle n'est pas un rayon de soleil, elle est plutôt l'astre qui change les perspectives, rogne les angles, écorne la notion même de perpendiculaire ou celle de parallèle.
Bille, boule, cercle, ballon, elle m'a forcée à transformer le monde pour qu'il s'adapte. Parce qu'elle, ronde elle était, ronde elle resterait. Arrondisseur de coins, j'ai planifié pour elle un univers d'où l'angulaire était exclu. J'ai convaincu les professeurs, détourné les programmes scolaires, soudoyé les responsables des diverses activités auxquelles elle s'était inscrite, m'employant à ce qu'elle puisse rouler là où les autres marchent, arpentent, posent à plat sur le sol, bien parallèlement leurs diverses semelles. Elle, elle n'a jamais touché terre qu'avec un bout de talon ou un trio d'orteils, opposant à la rectitude de la route, le moelleux de sa voûte plantaire.
Persuader les médecins fut aussi mon lot régulier. Droite, elle ne serait pas. Et de corset jamais, elle ne pourrait supporter. Dotée d'articulations laxes, elle a toujours marché à côté de ses pieds. Impression étrange que de la voir reposer sur le sol en décalage constant par rapport à l'endroit où elle devait être. Le circulaire ne s'arrête jamais pile poil et ne touche terre que par un seul point. Toujours prêt à en découdre avec l'apesanteur, il oppose ses courbes à l'attraction terrestre. C'est en cela aussi qu'elle est ronde.

Alors, j'aurais dû savoir. Moi qui avais été auprès d'elle autant que possible pour lui éviter un contact trop dur avec la géométrie terrestre. J'aurais dû savoir. Qu'elle se lançait un pari stupide, inutile, autodestructeur. Qu'elle ne tiendrait pas deux mois à essayer de caser sa rotondité dans le monde le plus abrupt et circonscrit qui soit. Qu'elle saurait faire un lit au carré, marcher au pas, embrasser de grands idéaux, saluer les couleurs, sans doute. Mais qu'elle perdrait sa rondeur…
Elle a lâché prise. Je ne saurais jamais pourquoi il lui était venu cette envie tout à coup d'entrer dans le carré, le quatre-côtés-de-même-longueur-et-rien-qui-déborde, de tenter l'impossible quadrature du cercle. Un ultime espoir d'intégrer le comme les autres ? Un défi personnel ? Une recherche d'ancrage ?
Elle a lâché prise. Quand elle est revenue, elle était gonflée à l'hélium. J'ai eu très peur qu'elle s'envole, que sa rondeur nous échappe. Elle flottait à mi-chemin entre ciel et terre, comme hésitante de la marche à suivre, elle qui n'en avait jamais suivi, avant. Et trop suivi, pendant.
Puis elle s'est posée au sol à côté de moi. Je l'ai regardée attentivement, me demandant quelles écorchures il pouvait bien y avoir sur le périmètre autrefois si lisse et continuel au toucher. J'ai vu les saillies se réduire, petit à petit, la rondeur reprendre ses droits. Je savais que tout laisse une trace. Et effectivement, quand le temps a fait son œuvre et que je me suis arrêtée auprès d'elle pour la contempler, j'ai vu le changement.
Je crois qu'elle est devenue ovale.


Guylaine de Fenoyl


-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
L

LLe mot de l'auteur:


Depuis cinq ou six ans, j'écris à mes heures perdues, qui alors sont gagnées !  Je participe à des concours de nouvelles, avec plus ou moins de bonheur. Et je suis administratrice du forum
A vos plumes sur lequel j'organise un jeu d'écriture bi-mensuel."








Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Pascal 27/11/2009 15:28


Eh ! Mais Guylou je ne te savais pas un tel talent.


Macada 21/03/2009 19:22

Plein de bises, Guylou, ce texte laisse une boule dans ma gorge, il est magnifique !

Béa 11/03/2009 09:53

Tout s'éclaire en te lisant, c'est magique et magnifique...( il aurait donc fallu que ta mission arrondisseuse s' attaque aussi aux coins de la Corniche.... mission impossible...)Mais, au delà du factuel, l'exercice de style, brillantissime, touche également profondément par sa justesse, les mots et les phrases font mouche :  c'est elle et c'est toi, c'est superbe, drôle et poignant ! 

Christian Moretto 10/03/2009 23:15

Très belles images faîtes de rondeurs qui amortissent le choc d'une chute au carré. De l'utopie du cercle au réalisme du carré, il reste le chemin de l'imagination afin d'effacer les barreaux de ce foutu monde. 

Patrick 10/03/2009 19:58

Quelle jolie ronde ! Et tellement bien mise en musique...