Lise-Noëlle Les Nomades

Publié le par magali duru

Merci à Lise-Noëlle d'avoir répondu elle aussi à cet appel de textes courts sur le thème du Passage. Je rappelle que vous avez encore deux jours avant fin janvier pour envoyer votre participation ...



(photo MD)



Par rafales le vent projetait les rouges, les ors, les bruns et les jaunes des premières feuilles de l’automne.
Une ferme de l’arrière-pays de la Manche, désaffectée depuis la mort de son propriétaire, un vieux
célibataire qui vivait en retrait du Village, servait d’abri aux Gitans qui chaque année y retrouvaient les marques des années antérieures. La tribu de Mariana avait pris coutume de s’y installer, pause salutaire dans la grande transhumance entamée du Nord jusqu’au Sud dès la fin de l’été. Ce soir-là, la tribu était de retour. Le sel de mer imprégnait l’atmosphère et Mariana découvrit en arrivant à la ferme que leur halte coutumière avait été grillagée, un gros panneau rouge et blanc ficelé dessus indiquant :
Interdit aux Forains, Gitans et Gens du Voyage.
De sa voix métallique Mariana hurla de rage, bientôt relayée par les voix d’hommes de sa tribu.
Agglutinées les unes aux autres les jeunes femmes serrées dans leur châle s’étaient réfugiées dans le potager en friche s’abritant sous un antique prunier au tronc tordu, aux branches squelettiques, brillantes du gris argenté des lichens. Quelques misérables poireaux, des touffes désordonnées de carottes redevenues sauvages y poussaient encore. Les enfants n’avaient pas quitté les jupes de leur mère, redoutant les éclats de colère de l’Ancêtre.
Le soir tombé, la nuit scintillait d’étoiles minuscules si perçantes qu’elles brillaient dans les yeux des femmes leur donnant un aspect sauvage sous leurs longs cheveux qu’ondulait la brise fraîche de la mer.
Les hommes avaient trouvé comment ménager un espace dans le grillage sans le couper et préparaient le feu.
D’un coup sec Mario pinça une corde de sa guitare. Aussitôt la voix gutturale de la Matriarche entonna l’hymne vengeur de la Mère dont les fils ont été bafoués par le mépris d’autres hommes.
Alors comme pour vivifier le feu crépitant, la voix rocailleuse de Maria, la plus jeune des belles-filles s’éleva au rythme de ses pieds, frappant une danse enveloppante qu’elle mena autour des hommes encore sombres de colère. Son pas s’accéléra, entraîna les autres femmes et la Matriarche modula une longue plainte dans une langue inconnue qui racontait l’errance séculaire des siens, leurs haltes, leurs fuites et les poursuites incessantes.
Les hommes enfin entonnèrent un chant rauque et rouge où se mêlait la fureur de vivre à leur inaliénable espérance. Vigoureuses, les langues claquaient le rythme, la terre résonnait du martèlement des pieds.
Une fois encore, les Nomades de la Terre poseraient, libres, leur campement puis partiraient... traçant les nouveaux chemins de ces Sédentaires éternels donneurs de mortifères règlements.



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laurence M 31/01/2009 10:01

Des mots qui crépitent, martèlent, claquent, au rythme des chants et de la danse. Un très beau texte !

Coudert 29/01/2009 18:32

MERCI Qu'on a envie de l'entendre ta matriarche ! Qu'on a envie de partir au pays des libertés ! Qu'on a envie de le trouver ton passage !