Claude Romaschov Salle d'attente.

Publié le par magali duru







Un porche dans une rue anonyme puis une allée aux pavés mouillés de pluie. Il est arrivé exténué devant la porte. Le froid est entré avec lui dans la salle exigüe. Personne ne l’a dévisagé, personne n’a eu l’air surpris de son allure étrange et de sa taille hors normes. Il a tiré une chaise de métal, s’est assis en grimaçant et l’attente a commencé…
La nuit qui tombe, les ombres furtives et les bruits ouatés qu’il perçoit derrière les vitres embuées ne le rassurent pas. Il étouffe dans l’atmosphère confinée de la pièce et une douleur sourde lui vrille le crâne. Il ne voulait pas venir mais à un moment ou un autre, il faut bien s’y résoudre. Il sait que le mal ne passera pas même s’il a tout essayé pour en chasser les élancements les plus douloureux. Il s’accroche aux regards éteints autour de lui. Il essaie de déchiffrer la souffrance sur les visages des gens assis sur les chaises inconfortables. Il ne reçoit en retour que lourde indifférence. Sont-ils égarés par leur propre douleur pour ne pas réagir à sa présence ? Les pieds raclent le carrelage noir. De tristes plantes en pot s’étiolent dans la lumière artificielle. Aucun échange, aucune connivence. Rien ! Des étrangers qui ne manifestent aucune impatience comme si l’agitation de la ville  ne pouvait plus les atteindre.
De temps en temps une jolie assistante, trop jolie pour être vraie, appelle une personne par son nom et lui demande de la suivre. Une chaise se libère et le patient s’engouffre par une porte dérobée. Un silence plus lourd se fait. Un silence mêlé de soupirs, de suppositions. Est-ce vrai que les gens n’ont pas revu un seul patient?… Quelques voisines du cabinet se souviennent en avoir aperçu un ou deux qui marchait vite en se dissimulant le visage. Elles l’affirment avec véhémence devant les incrédules. Mais doit-on pour autant les croire ?
Le docteur, malgré le mystère qui entoure ses actes, jouit d’une bonne réputation. On murmure qu’il est l’inventeur d’un procédé miracle pour défier les affres du temps. Un élixir obtenu à partir de fœtus humains. C’est ce que pensent les esprits influençables, surtout des femmes qui l’évoquent avec un sentiment mitigé d’admiration et de crainte. L’homme de la salle d’attente grimace un pauvre sourire, il connaît l’identité du rajeunisseur de dames. Son nom circule sous le manteau, entre deux portes au grand dam de la confrérie des chirurgiens esthétiques…
De toute façon, lui n’a pas le choix. Il y a toujours dans la vie un moment ou l’inexorable devient une évidence. Et puis on est toujours seul devant les décisions cruciales. En quarante années d’une vie multiple il en a fait l’amère expérience.
Il est perdu dans ses réflexions, la salle aux murs blancs se vide petit à petit. La douleur lancinante s’est déplacée dans toutes ses articulations. Le moindre geste lui arrache des plaintes qu’il réprime du mieux qu’il le peut. Il est pressé d’en finir maintenant.
Une jeune mère entre avec deux enfants, entre six et sept ans, Des jumeaux. Les enfants n’ont pas l’air malade. Ils sont même vifs et joyeux. Ils mettent la pagaille dans les magazines épars sur une table basse. La mère qui apparemment a mal à la tête elle aussi, ne réagit pas assez vite quand les deux garnements se figent devant lui, doigt pointé sur les bandages qui lui entourent la tête.
    « T’es qui toi ? L’homme invisible, Spiderman ?
Spiderman, pourquoi pas ! Il a bien du mal à dissimuler les vrilles veineuses qui envahissent ses mains, ses chevilles. Il s’enfonce un peu plus sur sa chaise, essaie de recouvrir chaque pan de chair qui gonfle, sous les manches d’une veste qu’il a passée sur ses épaules.
La femme discerne son malaise. Elle appelle ses enfants et d’une voix sans timbre les prie de le laisser tranquille.
L’homme étrange ressent énormément de peine car en regardant les traits tirés de la jeune mère, il a le pressentiment d’une perte irrémédiable. Oh, juste une fulgurance. Un instant de lucidité vite étouffé par un pic de douleur. Il cherche une position plus confortable. Les regards de la clientèle de la salle d’attente se font insistants. Ce ne sont pas les commentaires des enfants qui l’indisposent mais plutôt le sort que lui réserve l’avenir. Il est ici de manière incongrue. Il a toujours cherché à dissimuler sa véritable identité. Il n’a jamais voulu de mal aux autres, a cherché à se faire accepter malgré la méfiance qu’il suscite. Il se dit que c’est bien naturel. Les gens détectent vite la moindre défaillance. Une odeur corporelle inhabituelle, des gestes incohérents, une voix un peu trop métallique, mal ajustée à des propos humanistes. Il n’était qu’un jeune chercheur, avide de découvertes. La dernière expérience : une mission d’infiltration dans une civilisation différente. Il a réussi à se fondre dans une nouvelle apparence, une nouvelle vie. Pendant deux ans il a transmis des informations de la plus haute importance à ses commanditaires.  Mais aujourd’hui, un méchant virus a attaqué ses synapses. Toutes ses terminaisons nerveuses sont en alerte, les démangeaisons et les picotements insupportables dans les membres. Au début, il ne s’agissait que de rougeurs bénignes, puis le mal a progressé. Il a essayé tous les cataplasmes, toute la pharmacopée possible mais la peau desquame et dessous les chairs se nécrosent. Il a donc pris le rendez-vous de la dernière chance.
Une idée l’effleure. Tous les patients sont peut-être atteints du même mal. Un mal étrange. Un virus lové en lui depuis un certain temps. Cette pensée qui tourne lancinante dans son esprit est une torture supplémentaire. Un mal spécial, sinon que feraient tous ces gens dans cette salle d’attente ?
La belle assistante à la voix persuasive lui fait signe de la suivre. Il se lève, ses genoux tremblent. La porte se referme sur les autres souffrances.
Le cabinet est d’une banalité rassurante. Le médecin revêtu d’une blouse immaculée s’avance pour lui souhaiter la bienvenue et d’un geste presque amical le pousse jusqu’à la table d’examen recouverte d’un drap.
L’homme hybride de la salle d’attente trébuche, une trappe s’ouvre sous ses pieds. Le trou noir. Il veut crier. Les mots se répercutent déformés par la rapidité de la chute. Il perçoit très loin une présence humaine. L’homme ne ressent plus aucune douleur. Un couloir long glacé, une passerelle et, au bout il est ébloui par une lumière bleue et intense Il a juste le temps de ressentir le choc de sa mort. Une mort espérée malgré la perte de son enveloppe terrestre.
Une mort pour une nouvelle jeunesse ailleurs, sur une autre planète. 


Claude Romaschov


Née en 1951, peintre figuratif amateur. J’ai commencé à écrire en 2003. J’ai deux nouvelles primées au concours de l’ACLA à Antibes en 2007 et 2008,et deux nouvelles policières primées aux concours de la MEL à Marseille. Plusieurs textes en ligne et publications dans des fanzines.
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C.R



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Coudert 29/01/2009 18:36

Mais que voilà un beau brin de plume...

Régine 28/01/2009 19:25

Un texte prenant... Contente de te croiser sur ce blog, Claude !!!

laurence M 27/01/2009 16:40

J'ai été captivée jusqu'à la fin, happée et aspirée par la trappe ... du récit. On glisse doucement du banal si bien décrit ( l'attente du malade ressentie par nous tous, dans une salle d'attente inhospitalière où chacun cherche avant tout à éviter le regard de l'autre) vers l'angoissante attente si particulière ... Bravo pour ce récit !