Laurence Marconi: Un café nommé soupir

Publié le par magali duru

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé ni les amours reviennent...

Mais où sont les cafés d'antan?
Laurence Marconi est partie à leur recherche, sa cafetière vintage (portrait ci-dessous) à la main..










Un café nommé soupir

Trois  gouttes de café perlent sur le bois blond de la table. Claire les essuie une à une, du bout de l’index. Elle porte son doigt à ses lèvres, comme pour sucer trois gouttes de son propre sang. Claire enfouit la petite cuillère dans le sucre roux et saupoudre son café de quelques grains dorés. Puis elle la plonge dans le liquide brûlant et, d’un geste souple du poignet, dessine un tourbillon noir, dans la tasse blanche. Son regard se noie dans le café opaque et s’y perd. Lorsqu’elle relève la tête, des larmes se bousculent au coin de ses yeux clairs. Larmes gonflées de nostalgie, qui glissent le long des joues et s’écrasent dans la soucoupe blanche. Claire porte la tasse à ses lèvres et boit son café chaud, par petites gorgées, les yeux accrochés à la vieille cafetière, comme à une bouée de sauvetage. La plupart du temps, elle boit son café seule, dans la grande cuisine désertée. Alors, un à un, les souvenirs jaillissent, comme les larmes aux yeux. Les fantômes s’échappent de la cafetière, dans des volutes parfumées, à la manière du génie qui surgit de la lampe d’Aladin. Il fut un temps, pas si lointain, où Claire ne buvait jamais son café seule. La maison regorgeait de rires, de cris, de sanglots, de bousculades dans l’escalier. A présent le silence résonne dans les chambres vides et la carcasse de la maison craque, vieux rafiot échoué, rongé par les flots. Souvent, Claire se sent envahie par le ressac de souvenirs qui la submergent, puis l’abandonnent, comme un vieux  bout de bois  ballotté par la marée. Alors, elle se réfugie près de la cafetière, où les gentils fantômes lui tiennent compagnie, flottant dans les arômes du café qui tiédit.

Voici Lise qui fait irruption dans la cuisine. Fontaine de larmes, trémolos dans la voix. Julien lui a tiré les cheveux. Claire tamponne les joues ruisselantes, murmure des mots doux. Une petite goutte de café, léchée au fond de la cuillère. Puis une deuxième, comme une potion, et le chagrin s’efface. Lise sourit, et ses yeux café au lait renvoient l’image du bonheur.

Café sparadrap, qui panse les plaies.
Un autre petit fantôme surgit. La porte grince, Julien, tête baissée, traîne des pieds, le livre de calcul au bout du bras, comme un fardeau trop lourd. La tiédeur de la cuisine est pour lui un refuge. Claire lit dans le cœur de son fils, comme dans le marc du café. Dans ses yeux café noir, Claire perçoit toute la détresse, à l’heure des devoirs. Sur la cuisinière, la cafetière vrombit, le café jaillit. Julien sanglote, hoquette. La cafetière crachouille, postillonne. Claire se précipite. Elle éteint le gaz, sèche les larmes, résout les problèmes de calcul. Enfin, Julien trempe ses  lèvres dans la tasse de maman, une gorgée, puis une deuxième.
Café antalgique, qui soulage la douleur.

Le repas est fini. C’est bientôt l’heure de retourner à l’école. La cafetière siffle. Les assiettes sont vides, les estomacs sont pleins. La vaisselle gît dans l’évier. Les enfants tourbillonnent autour de Claire. Le café tourbillonne dans la tasse. Lise et Julien enfilent  manteau, bonnet. Avant d’enfiler les gants, les petits doigts s’emparent d’un morceau de sucre, et le trempent dans le café de maman. Geste quotidiennement répété. Le sucre blanc se teinte de marron. Les deux paires d’yeux, café crème et expresso, guettent l’instant magique où le bout des doigts trempe, lui aussi, dans le liquide brûlant. C’est le moment de sucer le sucre tiède, parfumé et ramolli. On peut alors repartir pour l’école.

Café friandise, qui régale les gourmands.

Au fond de la tasse, le café a séché. Avec sa cuillère, Claire gratte la fine pellicule brunâtre.


Quelques années ont passé. La cuisine n’est plus un refuge, mais un hall de gare. Lise et Julien, deux passagers en transit. Correspondance pour l’âge adulte, à l’autre bout du quai. La maison est pleine de courants d’air. Les jeunes vont et viennent. La cafetière s’est patinée, avec le temps, mais elle siffle et fume encore, comme une locomotive. Claire ne recueille plus les larmes, mais  les confidences, au goutte à goutte. Julien noie à présent son regard café noir dans les yeux  thé vert de Chloé. Lise a les cheveux courts.  Finis la cuillère léchée, le sucre trempé. Claire achète du sucre en poudre. Elle leur sert une grande tasse, qu’ils vident à petites gorgées, en se brûlant, pressés de quitter la cuisine, pour prendre le train en marche et s’engouffrer dans la vie. La maison grouille encore de vie, et la pause café les unit tous, à nouveau, comme au bon vieux temps.

Café ciment, qui soude solidement les membres d’une famille.

L’évier est vide. La maison est froide. La vie n’est plus un tourbillon, pourtant Claire a le vertige. Elle attend. Quoi ? Elle ne saurait dire. Mais elle attend quelque chose. Soudain, Lise surgit dans la cuisine. En chair et en os. Mêmes yeux café liégeois. Cheveux mi-longs. Elle caresse la cafetière, se sert une tasse. Elle  souffle, pour ne pas se brûler. Lise a le temps. Elle n’est plus pressée. Le train est en marche, la vie défile, à toute vitesse. Mais Lise fait une escale, dans la cuisine. Doucement, elle prend la main de Claire et la pose sur son ventre. Elle sourit. Et Claire comprend : ce qu’elle attendait. Le ventre de Lise, arrondi sous ses doigts. A nouveau des larmes se bousculent au coin de ses yeux. Des larmes de bonheur, qu’elle refoule, par pudeur. Une seule s’échappe et s’écrase sur le bois blond de la table. Lise tend la tasse à sa mère, et Claire y trempe ses lèvres.

Café cicatrice, qui referme les blessures.

Les portes claquent. Le parquet craque. L’escalier gémit. Voici Milo, et Juliette, yeux café crème, et puis Gaspar, yeux café noir. La maison revit. Un souffle nouveau s’engouffre dans l’escalier, envahit la cuisine. Les enfants papillonnent autour de Claire, comme au bon vieux temps. Tous les midis, le mercredi. Dans la cuisine, les rires ont chassé le silence, les petits monstres ont chassé les fantômes. Et la cafetière ronronne, murmure les parfums doux du passé.

Café mémoire, qui souffle l’espoir.

Laurence Marconi

( texte et photo)




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LAMY Jacques 05/03/2009 22:02

Ainsi va le temps qui s'accélère au fur et à mesure qu'il s'écoule.Une saveur, une odeur issues d'un quotiien heureux et voici la vie qui défile à nouveau. Acceptons du Présent l'esprit et la matière, mais quêtons du Passé quemques petits bonheur qui marquent l'enfance et régénèrent l'adulte.Un bien beau texte, joyeux et nostagique à la fois, tellement évocateur d'émois oubliés.

Azerty 01/02/2009 14:31

un texte très structuré divisé en  ce que je serais tenté d'appeler des "couplets". Et, toujours la belle écriture sans failles de Laurence Marconi.

Macada 31/01/2009 11:27

Effectivement : huummm ! :-)Merci pour ce café, amer, doux et chaud comme il se doit.

Coudert 29/01/2009 18:34

que ça hume bon !

laurence M 29/01/2009 16:54

Un grand merci pour tous ces commentaires encourageants !