Dominique Guérin Un prince de passage

Publié le par magali duru



Le maître d’école a dit…




(Au large de Palerme, photo MD)



Si, je sais compter !
Ça fait trois fois depuis que le maître d’école m’a dit.
A la quatre, je retourne me noyer.

Lui, il va bientôt partir.
-    Aux jeunes à présent… qu’il claironne.
Pourtant, il n’a pas l’air heureux de quitter le pays. Et moi, en septembre, je n’aurai plus d’ami. Que des gars pour soulever ma jupe.
Ceux de toujours : des gars qui ont eu mon maître d’école à moi ; ‘des’ qui ont été bons élèves ou alors pas assez cancres pour finir derniers puisque la place était prise tout le temps. Occupée jusqu’à mes seize ans.
Ces gars-là quand ils reviennent au village, de la fac ou de l’usine, ils me visitent à tour de rôle. D’abord ils me chatouillent en chuchotant que je suis belle. La plus belle d’ici. Ensuite ils ricanent que je suis bête. La plus bête du monde.
Mais j’ai des jolies mains.
Le parisien qui a une cabane secondaire près du cimetière me les a bécotées en soupirant pareil que mon maître quand il examinait mes gribouillis. Oui, j’ai des jolies mains. Ni usées, ni tachées comme celles de ma mère la Sainte Boniche. Une courageuse avec pour compagnon ici-bas Bonichon la Flemme, un dormeur de première. Bonichon la Flemme c’est mon père. A nous deux, on déteste l’eau entière. Sauf que j’en bois et lui, jamais.
Aussi, quand le maître d’école m’a dit, j’ai été étonnée.
J’imaginais pas de me noyer un jour.
Mais ce mercredi que je traînassais des pieds devant sa maison, il m’a demandé ‘ça va petiote ?’ Alors je lui ai déversé mes histoires d’eau pas claires. Les mains de la Sainte Boniche abîmées par la lessive des autres, les ronflettes de Bonichon la Flemme devant son litron empoisonné, les glouglous fâchés des tuyaux malades de la rouille…
Le maître d’école avait ses yeux tristes tout brillants. Quand on se fiche de moi, je devine. A cause de Marcus, le fils du grippe-sou. Là, j’ai souri.
-    Entre, j’ai une belle histoire à te raconter. Ton buveur de père, sans le savoir ni le vouloir, t’a baptisée fort à propos. Tu es aussi pure et innocente qu’une eau de source cristalline.
Il parlait charabia mais je l’aurais suivi au bout de la terre, mon maître d’école. Nous n’avons pas été plus loin qu’une pièce encombrée de livres, la plupart déjà dans des cartons. Bizarre parce que les écritures et moi... Car je suis son plus bel échec à mon vieux maître. Il me l’a souvent répété. J’en suis fière. Puis il a saisi un ennemi feuillu sur une étagère. De la poussière a voleté. Atchoum ! Il a tourné plein de pages avant de s’arrêter d’un coup :
-    Ah, nous y voici ; ce passage-là va te plaire !
J’ai regardé en suivant le mouvement de son doigt. Le passage était écrit tout serré avec une image dessous. L’image m’a sauté aux yeux pendant que le maître d’école, lui, commençait à dire. Celle que j’étais vraiment. Dormant dans les nénuphars. Avec mes mains pleines de fleurs. Un prince me cherchait et il s’appelait pas Marcus. Oh, non ! J’écoutais, bouche ouverte à gober les taons. J’avais pourtant du mal à me reconnaître : en vrai, mes cheveux sont moins longs. Enfin, je crois. Et aussi, qu’est-ce que je fabriquais dans l’eau, toute raide, sans avoir froid et sans me souvenir de rien ?
Mais le maître d’école racontait bien. La minute d’après, je flottais déjà.
J’ai vite été demander pardon à la mare de l’avoir criblée de pierres quand j’étais petite. A cause de Bonichon la Flemme qui m’y forçait en tapant des mains, clap, clap, vas-y, vas-y…
Pardon la mare, pardon.
Pour ma première fois, j’ai avancé le pied gauche mais son eau puait trop la mort. Mourir, quelle drôle d’idée. J’ai retiré mon pied et j’ai passé tout le tantôt à touiller les têtards avec une brindille, le nez au ras du croupi. Pour m’habituer à l’odeur. Le soir, j’ai réessayé jusqu’au cou.
Et de deux !
Je suis rentrée chez nous. Bonichon la Flemme m’a senti cocotter de loin :
-    Tu fouettes la mare, qu’il a tonné.
Les joues m’ont cuit toute la nuit.
Au matin, la mer était là.
D’une année sur l’autre, je l’oublie : je suis tellement bête. Ils ont raison les gars. Elle vaguelette sous le vent et chante tout doux. D’ordinaire, je l’évite : ‘cause toujours’ que je lui crie et je me sauve. Mais aujourd’hui, je cours à sa rencontre.
Et de trois ! 
Je me mets aussi sec à tousser. Pourtant, elle est pas dangereuse. Sauf pour moi, qu’il radote le docteur Breuil à chaque printemps. La Sainte Boniche en a marre de ses gélules roses que je refuse d’avaler. En avril je me force. Après, je triche. Mais j’ai trop de choses à fuir : la poussière, le cœur des fleurs, les poils de lapins, la mer de juin. J’y fais plus attention. Tant pis si je renifle, si je crachouille, si j’étouffe : je veux TOUT pareil que l’histoire et que l’image dans MON passage du livre !    
La mer appartient au père à Marcus. Pourvu qu’il vienne pas m’y repêcher par l’oreille… Je regarde à droite, à gauche. Personne. Juste un point noir qui pédale pas vite. J’entre dans la mer.
Au village on la surnomme la Grande Bleue. Les touristes ralentissent en passant devant. Ça coûte cher à ceux qui descendent d’auto prendre un bain de couleur et récolter sa lumière… Une amende pour atteinte au bien d’autrui, qu’il dit le maître d’école.
Je brasse des deux bras. Cette mer, elle n’est pas mouillante, on a pied partout. Et aussi, elle sent bon. J’ai jamais appris à nager mais comme ma tête dépasse, je me noie tranquille. Ma gorge pique. Autour de moi, je vois que du bleu plus vif que le bleu des autres mers sur les photos de vacances punaisées dans les WC du parisien pour faire joli.
Ça y est, j’ai attrapé le gros nez. Il devient tout gonflé à l’intérieur.
Mais je suis encore trop près de la nationale pour faire la planche. On peut m’apercevoir. C’est de la triche ! Le prince doit me chercher avant de me trouver en train de dormir sur mon lit bleu tout fleuri.
Je fonce droit devant moi. La mer en s’ouvrant caresse mes jambes nues. Elle leur colle la gratouille. J’ai la peau à vif. Soudain, on braille dans mon dos. Je me retourne. Là-bas, sur le bord, il y a le vélo de tout à l’heure et Marcus dessus. Je me dépêche de crawler avec les bras comme les nageurs à la télé. Je suffoque. Je me laisse tomber. J’arrache ses fleurs à la mer, je les serre en bouquet sur mon cœur. Vite…
Trop tard. Marcus furibard m’a rejointe avec son portable.
Plouf, je coule.
Ils sont tous ici : Marcus, son père, les gendarmes, à gesticuler pendant que le docteur Breuil me réveille avec sa piqûre magique.
L’air rentre dans mon nez en sifflant.
Le prince s’est perdu. Va falloir que j’aille me noyer ailleurs…
Et de quatre !
J’ai mal à la tête et plus d’idée. Je me demande où il a bien pu me peindre allongée comme ça sur l’eau, le Millais du livre ? Ça m’aiderait de savoir. Parce que je vois rien qui y ressemble autour du village. Mais je pourrai jamais lui demander. Dans le passage c’est écrit que c’est un Anglais mort.
-    Espèce de givrée qu’est-ce qui t’a toquée d’aller bousiller mon lin ? Tu sais bien que ses fleurs canent dès qu’on les cueille. T’as l’air finaude maintenant, toute enflée, qu’il râle le père à Marcus.
Je pleure.
Une coccinelle verte rugit : chic, mon maître d’école arrive à la rescousse. Merci, docteur Breuil, de l’avoir appelé avec le portable de Marcus. Je me sens mieux rien qu’à les écouter, mes deux gentils, baragouiner leur langue de savants.
-    De justesse… oedème… Quincke foudroyant... si… fils Devaux… pas traîné… le coin…
-    Pauvre gamine… père éthylique… ignorance crasse… prénom … hasard farceur… hélas ! bientôt parti… l’abandonner… rayon de soleil… vous la confie, cher ami…
Je dégobille de la morve. Le maître d’école flatte ma tête. Marcus me tapote les joues. Juré, craché : plus jamais il soulèvera mes jupes. Le docteur Breuil retire son aiguille, la mine embêtée. Qu’est-ce qu’ils ont tous à la fin ?
Si je veux être une noyée, moi !
La noyée du champ de lin.
Je me mets à hurler en berçant mes fleurs fanées :
-    Amelette, Amelette je suis là, dans la Grande Bleue.
Des fois que le prince du passage m’entendrait, en passant dans le coin.
Mon maître d’école se relève, le visage blanc et tout fripé. Brusquement il a l’air très triste. Son air habituel en pire.
Je me tais.
-    Ah ! Ophélie. Quel imbécile je suis… qu’il dit.


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marguerite 22/01/2009 16:18

Mais si, un recueil, et plus vite que ça. Tes textes n'en peuvent plus d'attendre leur reliure, leur enveloppe et le timbre par la-dessus ! Chacun d'eux a sa singularité, une voix un peu étrange, des mots chamboulés, tout pour plaire ! Allez, au boulot m'dame ! :-)))

dominique guérin 20/01/2009 13:00

Merci, j'apprécie d'être ainsi complimentée par des personnes dont je connais la valeur littéraire... Un recueil ? Pas du tout à l'ordre du jour ! J'attends d'abord de lire les vôtres... Et c'est volontiers qu'Ophélie cède la place à Eurydice : ce thème du passage a inspiré des plumes talentueuses. Chouette que Magali nous ait ouvert les portes de son blog !

joel hamm 19/01/2009 20:47

Sûr qu'un recueil serait le bienvenu, et plus que ça!

EmmaBovary 18/01/2009 17:47

J'ai compris du premier coup... mais à la fin, pour la mer de lin. Toujours autant dans leur monde tes personnages ! Et tu dis, qu'il n'y pas de point commun à tes histoires pour en faire un recueil: ils cherchent tout simplement à être libres dans le monde qu'ils se sont fabriqués...

Laurence M 18/01/2009 16:11

Ophélie, un si joli prénom... Une histoire grave et légère à la fois, très réussie, bouleversante, même.