Monique Coudert La Tour d'airain

Publié le par magali duru

Monique Coudert revisite aujourd'hui pour nous la légende de Danaé, séduite par Zeus transformé en pluie d'or bien qu'elle ait été enfermée dans une tour inaccessible. Une jolie variation sur le thème du Passage. (cf appel à textes toujours en cours).





La tour d’airain




Je voudrais savoir si j’ai grandi depuis le temps où mon père me conduisait dans les marais, quand nous joignions nos mains, la sienne grande et la mienne petite, pour remonter les nasses. Nous regardions la mer de la même façon, sa silhouette grande et la mienne petite, le corps arqué contre le vent, la main au dessus des yeux pour guetter les navires. Il me portait sur ses épaules quand le chemin était dur à mes petites jambes. Il me posait endormie sur le sol de l’andron. Il recevait les marins pour les questionner sur les routes maritimes et les alliances des provinces. J’assistais aux visites des ambassadeurs. Je buvais avec eux le kykéon, ce mélange de gruau d’orge et de menthe que j’aimais tant. J’entendais des voix, des accents étranges, des roulements de consonnes, des mots inconnus qui me poussaient, en rêve, dans les contrées lointaines.

Mais quelque fois il me boudait. Je restais avec les femmes du gynécée à guetter pendant des heures, le bruit des pas de mon père sur les dalles. Je ne mangeais plus. Je ne buvais plus. Isolée dans la palais où les femmes se taisaient à son approche et baisaient la trace de ses pas quand il les visitait, lui le roi d‘Acrisios.

Les jours passaient. J’étais devenue une araignée aux longues jambes et les bouts de mes seins pointaient sous la tunique. Je ne me promenais plus à ses côtés sur les chemins de ronde. Il me faisait faire un détour dans les grandes salles désertes et rares étaient ceux que nous rencontrions. Le plus souvent, désormais, c’est lui qui venait au gynécée. Il buvait l’hydromel dans le cratère que je lui tendais, me caressait distraitement les cheveux et partait sans m’emmener.

Et puis vint le jour de mes premières lunaisons. Horrifiée, je hurlais pour que les femmes m’expliquent la blessure. Si j’avais su ! J’aurais lavé moi-même le linge sans dire mot. Alinée, ma vieille nourrice me regarda d’un air grave. Elle m’emmena à l’écart. Elle prit une grande vasque de terre et me lava en chantant une mélopée inconnue. Elle entoura mon corps de lin, me prit dans ses bras et m’emporta. Et enfin, elle m’expliqua. Les lunes viendraient sans cesse. Mon corps était prêt. Je pouvais enfanter. J’avais des devoirs envers les Dieux. Il fallait donc annoncer la grande nouvelle à mon père. J’acquiesçai, heureuse, puis je m’endormis.

Au matin, les femmes m’ont serrées contre elles les unes après les autres. Je ne comprenais pas grand chose. Beaucoup me regardaient avec des yeux d’une infinie tristesse. Mes vraies compagnes de jeu n’étaient pas là. Ma nourrice, dans un coin de ma chambre, hochait la tête et réglementait le ballet des adieux.

Quand la dernière femme de mon père m’eut serrée dans ses bras, Alinée me prit par la main et m’emmena dans la tour de l’ouest. C’était une tour d’airain. On la voyait luire au coucher du soleil dans l’horizon poudreux. Elle m’avait toujours fascinée. Je n’en connaissais pas l’usage. Je suivais le chemin en chantonnant. Des servantes marchaient en file silencieuse, avec des linges, des draps, mes vêtements pliés dans des paniers. Nous montâmes jusqu’à la salle carrée. Une échelle de bois grimpait encore plus haut jusqu’à une petite terrasse qui dominait le monde. Je la gravis toute seule, curieuse de voir la mer au loin. C’était magnifique !
Quand je redescendis, il n’y avait plus personne. J’appelai. J’essayai de sortir. La porte était fermée à clef. Toutes mes affaires étaient posées sur le sol. Les amphores d’eau alignées contre le mur. Ma couche prête dans un angle sombre. Je grimpais sur la terrasse pour appeler au secours. Je m’égosillai pendant des heures. Personne ne vint.

Et l’inexorable chemin des heures, des jours, des nuits s’abattit sur mon énergie. Chaque matin, de l’eau fraîche, des dattes apparaissaient à la fenêtre, dans un panier monté jusqu’à moi par poulie. Au début je boudais ces offrandes. Je voulais me laisser mourir. Un jour, n’en pouvant plus, j’ai hurlé ma tristesse. Mais Phryné vint sous la tour et me cria : « Ne fais pas tout ce tapage. Ne veux-tu pas accepter le sort que ton père a décidé ? Si tu es enfermée, c’est qu’un oracle lui a prédit qu’il serait tué par la colère du ciel armant ta main. Lui qui est juste, fort et célèbre, il n’a pu offenser les Dieux. Cela ne pourra donc venir que de ta descendance ! Si tu ne veux pas la mort de ton père, il ne te faut pas enfanter. Tu dois te soumettre à cet enfermement, à jamais. »

Mon corps n’est pas mort. Il est pâle. Je ne suis pas sanguine. Sanguine, comme l'orange, comme le soleil, comme la tour de cuivre rouge. Je suis décolorée dans un monde coloré. Comment introduire le feu dans mon monde blanc, le rouge dans mon monde noir, le rouge du sang, des réseaux de veines, de vie fuyant vers un futur fermé. Maintenant je sais. Le monde est un bloc de pierre. Il m’étouffe. Globe, cube, sphère dense, qu’importe ! Moi je suis prisonnière au centre. Je n’en sortirai jamais. Je m'arracherai la peau de plus en plus fort et parsèmerai des morceaux de moi aux quatre coins de la cellule. Je m’arracherai la vie. Je m’arracherai la peine. J’arracherai mon indignité, ma honte. Je suis coupable.

La nuit, dans la solitude de la maison rouge, je vois des monstres géants aux regards de tonnerre. Je vois des combats, des tournois cruels, un bouclier magique aux éclats qui transpercent jusqu’à la pierre. J’entends des pleurs d’enfant. Je vois même un cheval qui vole. Je sens des odeurs de bois brûlé, de sacrifice, et de lauriers. Je ne mange plus. Je ne pèse rien. Je ne pèserai sur la vie de personne. Laissez-moi m’envoler comme un oiseau, comme le cheval blanc que j’ai vu en rêve dans le ciel...

Mais les jours passent et au fil du temps, il y a quelque chose de plus fort que mon emprisonnement. Quelque chose de plus fort que moi. J’ai soudain envie de vivre. J’ai chaud. Une épaisse fumée monte de la vallée. J’entends un roulement de tambour. Un cri de terre qui roule, un sifflement. Ces bruits sont étranges. Ils chantent une psalmodie sauvage. Je n’en ai pas peur. J’entends une voix. Familière. Mon père, on dirait. Par moments seulement. J’imagine que c’est mon père. L’oreille écoute, sait, reconnaît. Enfin elle fait semblant de reconnaître, même si ça s’avère complètement faux. Car il faut me rendre à l’évidence, c’est une voix inconnue. Je le sais mais je me raccroche à cette illusion pour retrouver son pardon et le droit de vivre.

C’est la voix de Zeus qui dit : « Comme il y a des beautés d’aurore dans ses filles des hommes ! Ta mousse rose et or est un ciboire éclatant qu'on adore et qui répète ses dessins circulaires dans les arches des rois.
Grince, crisse, muqueuse sucrée, gorgée de sang qui attend mon sexe. Tu ne seras que cet étui de dague, moulé au plus juste de mon membre. Je m’aventure en toi, Danaé. Qui saurait sinon moi, justement, profondément le chemin de ta route ? Cherche l’or que je te jette. Le velours de ma langue, le velours de ma gangue va s’y creuser. Secrète. Fertile. Comme l'eau de la rivière qui circule, invisible, entre les herbes du vent, la flaque ronde  du monde va insinuer la vie entre tes organes de fille. Je lèche tes ongles de nacre. Je sens le flot de mes désirs nus qui vont rencontrer les tiens. Je te saisis. Je te féconde. Mon reflet sera en toi jusqu‘à la dixième lune.
   
Appelez Acrisios, mon père aimé. Dites lui que je ne suis plus la même. J’embaume. Je vis. Je suis une femme. Je suis une chevalière en armes et maillons d'or aux chevilles. J’ai en moi la force d’une une armée si redoutable que même vos ennemis se tairont. Ecoutez. Ecoutez la nuit. Les Dieux sont autour de nous. Je sais. Je le sens encore en moi. Zeus m’a choisie. Resterez-vous du côté des bêtes, les noires, les sombres, les cornues, les méchantes, celles qui font des haies de séparation entre le désir et la foi ? La honte serait sur vous.
Appelez Acrisios, mon père aimé. Comment resterait-il sourd à mon destin lorsque les dieux osent s’en mêler? Quelles litanies, quelles prières, quels appels laisseraient son âme indifférente puisque les Dieux m’ont choisies !

Quel est ce dédale dans le coquillage ? Qui refuse de me sortir de ce labyrinthe ? Comment effacer cette douleur moite qui se reflète dans l'eau de ma mémoire ? Misère. Les tambours qui battent votent ma mort. Taisez-vous, je n'entends plus mon père m'aimer.   

Les soldats ont fui. Les feux de camps rougeoient encore. Une pluie d’étoiles crépite à l‘horizon. C'est un foyer de flammes purifiantes. Un bouquet de fleurs de feu jaillissantes. Elles viennent sur moi, m’enserrent, me parent, me nimbent. Elles vont effacer les mauvaises intentions humaines. Elles donnent le goût du pur. C’est Zeus qui répond à ma douleur de femme. Il balaie tout sur son passage, jusqu’à la ville de mon père. Il efface son oeuvre. L’oracle avait raison. L’oracle avait tort. Le destin ne me vaincra pas. Je serai absoute dans la grande lumière géante. En instance d’innocence. Je ne suis plus seule. Je me sens plus comme un coquillage abandonné. J’ai le grondement de la mer enfermé à l’intérieur de moi.

Je reste seule, presque, seule. Seulement vêtue du souvenir de celui qui m'enrubanne encore. O ce joug glorieux ! Je voudrais composer un être sublime, mi dieu et mi homme. Je voudrais le forger de mes propres mains, pour qu’il me sauve, pour qu’il me venge. Je voudrais fuir et reconstruire ailleurs une vie d’amour pour enfin pardonner à mon père et qu’il me pardonne. Quelque chose palpite au fond de moi. C’est la flamme d’un enfant.

Danaé accouchera d’un fils, Persée, qui grandira loin d’Argos. Devenu adulte, il revient au pays pour participer aux jeux du stade. Hélas, en lançant le disque d’airain sa jambe trébuche sur une pierre, le disque est dévié de sa trajectoire et part en direction des spectateurs. L’objet meurtrier atterrit dans la foule et décapite un vieillard. Ce vieil homme était son grand-père, le vieux roi Acrisios.

Ainsi l’oracle fut accompli.

Monique Coudert
(texte et photo)






   
   

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Coudert 22/01/2009 13:40

Merci à tous. Je suis touchée.MO

amatou 20/01/2009 22:37

Je me suis laissé embarquer fort et loin.Je reviens bouleversée de ce chemin cruel d'un destin de femme, un destin qui sous votre plume Madame semble immuable et participe de la primitive Vénus, la beauté empoisonnée pour celle qui la porte et l'offre.Ici, donner la Vie porte sa malédiction. Je ne sais si je suis triste. Bouleversée assurément.

dominique guérin 16/01/2009 13:46

Je passe souvent par ici. Je lis... et j'interviens peu. Pareil pour les autres blogs. Mais là, j'y vais de mon compliment (vu souvent -toujours au passage- Monique Coudert sur MCD) : je suis très très impressionnée par la qualité de l'écriture.

L. Marconi 14/01/2009 18:03

c'est très beau, vraiment ...