Sylvie Lainé: voyage dans les Espaces insécables

Publié le par magali duru

Après ses troublants Miroirs au Eperluettes, dont j’ai dit tout le bien que je pensais ici, Sylvie Lainé nous offre un délicieux petit cadeau en cette période propice à se faire plaisir, sous la forme d’un second recueil, Espaces insécables, publié comme le précédent aux éditions Les Trois souhaits. 



Les deux forment diptyque.


Format court de six nouvelles, couvertures assortis (je n’aimais guère la précédente, celle-ci est plus chic avec son gris et son motif d’engrenages tout à fait adapté au sujet).

Même «humour typographique » des titres : on se rappelle que l’éperluette, c’est le nom du caractère du «&» commercial et que les espaces insécables évitent qu’une ponctuation, virgule ou deux points, par exemple, soit rejetée, isolée, en début de ligne.

Même qualité d’une écriture sensible, subtilement poétique, bien qu’à mon goût légèrement moins élégante que dans le premier recueil – si elle est tout aussi efficace, peut-être plus nerveuse.

Même construction subtile de mondes imaginaires d’une délicieuse fantaisie mais qui évoluent si près de la « limite » du nôtre que si les amateurs de SF retrouveront les thèmes classiques de la conquête intergalactique, de l’arche stellaire, de l’uchronie..., le lecteur de littérature générale fraîchement débarqué de la Terre n’en sentira pas le poids.

Le thème sous-jacent est ici encore, et plus nettement, celui du couple, en général traité avec un double élan, d’abord lyrique, puis (pudiquement) mélancolique et désabusé, comme le souligne l’intelligente préface de Catherine Dufour (j’avais dit combien la précédente préface de Jean-Claude Dunyach approchait du chef d’œuvre, celle de C. Dufour, dans un tout autre style ne démérite pas).

Ce couple est résolument contemporain. Amoureux de l’amour, toujours prêt à la rencontre, mais aussi, dans Carte blanche, aveuglé par sa peur de figer l’élan vital, ligoté plus que libéré par une idéologie  de l’impermanence constante, volontaire, qui le pousse à s’en remettre aux aléas d’un hasard obligatoire- et souvent stupide.

A ce "comment vivre sans changer?" fait écho le plus classique « m’aimeras-tu si je change ? t'aimerais-je si tu changes? » de ce joli Passe-plaisir,  par ailleurs un hymne charmant à la légèreté, dont la réponse évasive prend la forme d'une pirouette « chronique » (heureux auteurs de SF qui bénéficient de cet expédient et s’envolent ailleurs! ).

Quant au désir si commun d’entrer dans les pensées de l’autre, ici émis au féminin, on voit dans Définissez : priorités que si les progrès de la télépathie pourraient faire espérer beaucoup, ils se révèlent à l’usage fort décevants.

Je renvoie pour le reste, dans ma paresse,  le lecteur à l’excellente critique, précise et très fouillée, de Nebal. Je n'en diffère que sur un point, admirant pour ma part comme l’une des plus fortes et réussies du recueil la dernière nouvelle, sur le thème du double (Eh oui, c’était couru, à force d’égocentrisme, ces amoureux-là devaient bien un jour en arriver à se contenter d’eux-mêmes…)

En effet, le narrateur de Subversion 2.0 forme couple en quelque sorte avec un fort sympathique Doppelgänger qui, nourri de son inconscient, le comprend et l’aime mieux qu'il ne le fait lui-même. Le chute qui clôt ce récit tendu, drôle  et haletant, est, non pas inachevée (à mon humble avis) mais, dans ses implications possibles en matière de politique-fiction, absolument diabolique !



Magali Duru








Publié dans Lector in fabula

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Léonie Colin 26/11/2008 20:23

Je vais le commander, j'avais beaucoup aimé Le miroir aux esperluettes !