Dominique Guérin De la libération des femmes et autres ouvrages de dam

Publié le par magali duru








Femme libérée


Moi, j’tricote.

J’m’assois  au bas de la Louison, j’m’emballe les doigts sur mes aiguilles…
Et j’gueule.

Ma p’lote c’est d’la ficelle. J’tricote rien pour les raccourcis. Rien qui rattache les hauts et les bas. J’fais comme l’autre, l’citoyen Chaumette, a « décrété ». Un qu’on dégoûte, nous, les poissardes. Mais qui s’méfie. Qui nous a ordonné d’occuper nos mains et donné not’ surnom. Pour 50 sols, on va aux séances de sa Convention. Y peut compter sur notre sans-culotterie : ses traîtres ont pas le cou qui les gratte bien longtemps.
J’gueule et j’signe tout ce qui veut d’une croix. La seule croix qui vaut quéquechose.
Pis j’m’en vais tricoter la mort au pied d’M’dame Guillotin.
Mirabeau lui c’était pas pareil. Il avait compris : on est des émeutières. La révolution qui marche, c’est nous autres. On a d’abord gueulé Ça ira jusqu’à Versailles, avec des bâtons et des fusils. Le boulanger, la boulangère et le petit mitron ont délogé de leur beau châtiau. On les a ramenés à Paris en gueulant et rigolant et chantant, dans nos uniformes arrachés aux gardes qu’on a dépiaucés. Fallait pas se trouver sur notre chemin.
Après ça a traîné un peu. Mais j’ai pas eu le temps d’en perdre. La Pacquotte a formé un Club. On a réclamé à la Commune d’Paris une tiote récompense. Dame, sans nous, l’Capet l’aurait sauvé sa caboche. Y’a eu des bons moments avant qu’il aille d’la prison du Temple à Monte-à-regret. J’oublie pas septembre : aux Carmes, j’en ai lardé du curé réfractaire et d’l’aristo qu’avait pas eu droit à sa lanterne.
J’crois à la victoire des filles du peuple, les vraies, ‘les’ du Carreau des Halles. Pas à celle de l’Olympe qu’a pourtant un père boucher. Une qui cause sur l’égalité, sur les droits. Moi, j’sais. C’est le sang coulé de nos coutelas qui nous rendra libres. J’crois pas à ses grands discours. Dans notre club, on porte un pantalon rouge et un bonnet rouge et faut pas nous arrêter quand on marche. Avant j’ai été une flagelleuse comme la Méricourt, une folle aussi, qu’a fait septembre avec moi. J’la comprenais mieux qu’l’Olympe celle-là. Mais la manie des causeries l’a piquée pareil. J’voulais plus la suivre. Demain c’est toujours demain.
Moi, j’tricote. J’regarde pas les mailles. J’regarde les amoureux de la Mirabelle qui s’mettent à genoux pour tâter de son tranchoir.
Et j’gueule.
J’tricotais pas encore quand Monsieur de Paris a saisi Monsieur Veto par les cheveux pour nous montrer sa grimace de pourri. J’ai pas bien vu. J’étais loin. J’ai regretté. Les tambours abrutissaient l’monde. Ah, ce début d’an V de la Liberté, les Ennemis du Peuple s’en souviendront !
J’ai gueulé :
-    Vive la nation!

Presque un an après, j’tricote avec les autres. J’rate plus rien. On est les Tricoteuses de Robespierre, les furies de la guillotine. L’Autrichienne y a perdu sa perruque. Faut pas nous prendre de haut. L’Olympe de Gouges, j’devrais dire la Marie Gouze, a eu ses idées qu’ont roulé dans l’panier. Faut pas non plus nous en promettre quand on réclame pas.
Moi, j’tricote. J’compte les têtes. J’trempe ma p’lote dans l’rouge qui coule. Ça donne d’la force aux doigts. J’guette la Méricourt. M’l’apporteront bien un jour. C’est l’sort d’toutes les folles qui tricotent pas droit.
J’souris au Samson. Mes aiguillent poissent. J’gueule :
-    A mort !
J’suis une citoyenne qu’a des droits.
Vive la révolution.



Dominique Guérin



Dominique Guérin, diplômée en Lettres, rédactrice publicitaire, a renoué en 2000 avec l'écriture de fiction qu'elle pratiquait enfant avec passion.

Elle participe depuis à  des concours de nouvelles en tant qu "intermittente et concouriste occasionnelle". Heureusement pour les autres concurrents, car elle a la curieuse manie (quand un texte un peu trop original ne surprend pas les jurys les plus frileux)  d'y être lauréate ou finaliste. En témoignent au fil des années les palmarès des concours de Nouvelle au Pluriel, Bourbon L'Archambault , Calva, Annie Ernaux, Gleizé, Pégase, le lecteur du Val, ou celui des Editions du Roure...




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Commenter cet article

Marie-Catherine 23/11/2008 17:48

Tu as vraiment une imagination étonnante, Dominique. Il est super ce texte ! Le vent de la Révolution m'a tout bonnement décoiffée. Sûre que c'est un bonnet phrygien que la camarade tricote. ;-)
Et bravo à toi pour le brelan de publications de ce week-end : ici, chez Calipso et à l'Antre-Lire ! (Un pur hasard il semble ou bien une rencontre de grands esprits - qu'en dis-tu, Magali ? ;-) )

joel hamm 22/11/2008 09:30

Dominique est une auteure trop rare, qu'on aimerait lire plus souvent. Merci pour ce texte.

magali duru 22/11/2008 10:40


Tu as raison, Joël, et j'ajoute au billet ce matin quelques liens pour donner le plaisir de lire en ligne d'autres de ses textes...


EmmaBovary 21/11/2008 18:21

Ce texte résonne comme un champ révolutionnaire! J'la vois bien la tricoteuse qui arpente le pavé parisien en traînant ses pelotes rouges... Un style qui va droit au but comme sa narratrice. Du Dominique Guérin pur jus!