Le voyageur est ce qui importe le plus dans le voyage, disait André Suarès et Georges Flipo est bien de cet avis. Dans Qui comme Ulysse, son
troisième recueil de nouvelles publié, comme précédemment La Diablada (2004, prix de la Nouvelle de Lauzerte 2007) chez
Anne Carrière, pas d’émerveillements convenus, d’anecdotes satisfaites, de descriptions folkloriques en technicolor. Ceux qui ont aimé l’humour caustique, la lucidité du Vertige des auteurs et
de L’Etage de Dieu s’en doutent bien. Leur auteur exerce ici encore sa férocité de caricaturiste et il aurait pu signer le mot de Wolinski : « Le seul voyage que j’aime est la mort, parce qu’on n’en rapporte pas de diapos. »
.
Ce qui intéresse Georges Flipo, ce n’est pas le Taj Mahal ou le Sahara. C’est de croquer (et parfois de déchirer à belles dents) cet être étrange et sans égal
qu’est le Français en voyage. Qu’il épingle quelque échappé de bétail à charter, confit dans sa beaufitude infinie et enNikonisée, Dupont Madame sous sa forme la plus simplex simplex, ou
un fringant trekker, assez bilingue, bon danseur et intégré pour éblouir ses partenaires dans LE Palais du tango de Buenos-Aires, Georges Flipo fait rire. Rire jaune, rire grinçant, rire aux larmes.
Le lecteur ne doit pas se contenter pour autant de « choses vues », petits portraits, scènes de genre saisies au vol, mais figées, zappages percutants mais vite
oubliés, au fond sans tenue, sans importance, sans écho. Non, Georges est un conteur. Un vrai conteur, à l’imagination sans frontières, un conteur de vraies histoires, qui avancent, se nouent, se
déroulent, se dénouent, déclinent toute une variété de lieux, de situations, de personnages.
Voyage en pantoufles du globe-trotter en chambre, expédition dans le désert de cadres d’entreprise en quête de brainstorming, tourisme sexuel, virées entre filles,
mouvement pendulaire toujours déçu de l’exilée qui ne sait plus où est l’aller, où est le retour et qui n’aspire plus qu’à se poser sur la chaise des ancêtres, le soir à la fraîche, maniant un
éventail à la Goya…
Pas une histoire ne ressemble à la précédente, (bénie soit cette variété en cette époque où la mode veut le recueil de nouvelles aussi monochrome qu’un carré de Malevitch). Mais outre le thème du
voyage, un lien sans pareil relie l’un à l’autre ces voyages contemporains. Tous ces personnages, navigateurs du monde cabotant entre naïveté et roublardise, mauvaise conscience d’occidental
nanti et impression de se faire gruger par l’autochtone, nous les connaissons. Nous les avons rencontrés dans l’escalier de notre immeuble, croisés en vacances, ils ressemblent parfois même à ces
peu flatteurs reflets de nous-mêmes qui nous sautent à la figure en entrant dans le hall vitré de quelque aéroport…
Tout conteur, on le sait, se double d’un moraliste. Voilà que soudain, la tension monte jusqu’à la chute, les destins singuliers se nouent, les choix qui semblaient
si innocents provoquent d’irrémédiables conséquences. Le pire n’est pas sûr, en tout cas jamais là où l’on croit. Parfois l’uppercut du nouvelliste vient frapper sous le menton le PDG aux idées innovantes ou le gogo
des Eléphants de Pattaya embarqué dans une vilaine histoire de pédophilie. La victime de Georges Flipo tombe alors avec ce ralenti artistique qui donne leur beauté sombre aux films sur
la boxe mais elle se relève rarement au dixième coup de l’arbitre…
Mais le héros peut aussi s’en tirer avec une petite tape désinvolte sur les doigts d’un Destin faussement bonasse. Il se condamne alors lui-même de sa faiblesse (la lâcheté est un trait récurrent
chez tous ces voyageurs sans caractère) et le voilà, solitaire, réduit à ses désillusions, écrivain raté qui a laissé échapper sa Muse, buveur mélancolique impuissant devant la cruauté du monde,
qui se finit .. au thé (l’ironie de Flipo n’a pas de limites) à la terrasse d’un Palace indien en attendant de refaire sa valise.
Car à Joachim Du Bellay, Georges Flipo a emprunté le titre (la moitié du titre) de son plus célèbre sonnet, mais aussi la tonalité du recueil des Regrets. La
décapitation du « Heureux qui comme Ulysse » n’est pas innocente : après avoir ri, on garde en bouche longtemps une tonalité plus amère, celle d’un pessimisme blessé dont
l’humour, relevé de sarcasme, n’est que la pudique figure du désenchantement.
S’il y a urgence de réinventer un art de voyager (mettons de côté le nouveau souci écologique), est-ce possible ? Le titre tronqué le pointe : en ce monde sillonné par les naïfs braves dupes,
pillé et exploité par des égoïstes dangereux, comment imaginer de voyageur heureux ? Sauf peut-être celui qui, au bord d’être en partance, rêve de périples sans jamais s’y décider ? Comme Joë, qui réinvente des routes de la soie peuplées d’amitiés
virtuelles, seul le soir devant son ordinateur. Sauf, fugitivement, le nouvelliste de Rapaces, voyageur de la vie des autres, avide de s’en nourrir, de s’en abreuver, le seul peut-être qui pourrait
parvenir à une véritable rencontre de l’autre si son vide personnel ne l’étourdissait. Sa figure emblématique clôt superbement le recueil, non sans nous avoir donné un cours magistral sur le
travail d’écriture et les voies tortueuses de l’inspiration.
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