Préparer son Bac: la philo selon Touray

Publié le par magali duru

Se riant justement du reproche (facile) de ses détracteurs de "lâcher du leste", Jean-Claude Touray, universitaire à la retraite, à l'humour rabelaisien bien connu des blogs Calipso ou Mot compte double, repart aujourd'hui pour un tour et, réincarné en Chloé, repasse son bac d'abord.
Avec l'épreuve reine, l'incontournable dissert de philo, dont le moins qu'on puisse en dire, c'est que
"ça craint"...




L'épreuve




Cette fois, ça ne rigole plus, mon petit cœur bat à tout rompre. Il va exploser si je ne me contrôle pas mieux. C’est la niquepa intégrale. J’ai pourtant devant moi sur la table mon stylo fétiche, celui qui me porte chance aux examens. On dirait que les surveillants prennent un malin plaisir à distribuer les sujets au ralenti, pour me laisser un peu plus longtemps sur le gril.
Je me fais des idées, je suis trop émotive, je dois me maîtriser. Je dois me dire : « Chloé, ne te laisse pas déborder par ton tempérament sensible dans cette épreuve, ne perds pas bêtement tes moyens ». La philo c’est la discipline reine, le plus gros coefficient. Si je me plante, c’est super foutu pour le bac.

C’est comme un tsunami qui me submerge, l’imprimé vient d’être posé devant moi. Je ne vois rien, j’ai un voile devant les yeux. Quoi qu’il en soit, je prends le second sujet, car deux est mon chiffre bénéfique. Qu’est-ce qui est écrit ? Pour l’instant, je suis incapable de lire la totalité de la phrase, les premiers mots seulement : ECRIRE SUR SOI… Je ne comprends pas... Ce n’est tout de même pas « gribouiller sur sa peau " comme je le faisais au CP, quand je dessinais des cœurs ornés des initiales C et K, sur la paume de ma main gauche au feutre indélébile ? C’était trop mignon, j’étais dingue amoureuse de Kevin, le blondinet du fond de la classe.
Attention, ne pas se laisser envahir par des pensées parasites, ne pas perdre de temps, consacrer dix minutes exclusivement à la compréhension du sujet…

Mais qu’est-ce qu’il a, ce type, à la table voisine, rangée d’à côté, à me dévisager avec ses yeux de veau, il est grave… il veut ma photo ? On dirait qu’il appelle au secours. Que pourrais-je faire pour toi, mon pauvre, et d’abord il faudrait que je sache quel sujet tu as choisi.

Maintenant que je suis calmée, je peux réfléchir. Déclic, j’ai compris :« écrire sur soi » c’est « rédiger un texte relatif à soi-même », par exemple ses mémoires, comme celles d’une geisha. Geisha, Léa m’a prêté le DVD, j’ai pleuré toute une soirée. Quand j’étais en troisième, j’avais commencé à tenir un journal, façon Bridget Jones, sur les conseils du prof de français, un clone de Leonardo DiCaprio en plus djeune. J’écrivais sur moi, ma vie, mes sentiments. J’ai arrêté au bout d’environ un mois, quand j’ai surpris ma mère en train de compter les fautes d’orthographe.

 … UN RISQUE OU UNE AUBAINE ? J’ai enfin retrouvé mes esprits, j’ai pu finir la lecture du sujet. Un peu limite pour de la philo, mais c’est visiblement un aspect du « connais-toi toi-même » de Socrate.

Un thème à traiter en trois parties comme toujours : thèse, antithèse, synthèse, en réponse à une interrogation, un questionnement. Tu commences par dire « noir » en illustrant ton propos d’exemples et de citations d’auteurs connus, philosophes de préférence, mais ça n’est pas une obligation : « Noir, c’est noir » (Johnny Hallyday, il déchire, Hallyday, pour un ancêtre) par exemple. Tu termines en disant que tout paraît vraiment noir, mais qu’on trouve cependant des intellectuels qui disent blanc. Tu développes cette antithèse un maximum, en évitant les publicités pour lessives à connotation raciste, genre : « lave plus blanc ». Pour finir, tu dois faire semblant d’être très ennuyée : il y a autant de raisons de dire « noir » ou « blanc », alors… Que choisir ? Voilà une excellente introduction à la troisième partie, celle où tu sais que l’on t’attend au coin du bois. Mais tu es sur tes gardes.

ATTENTION. La synthèse, ce n’est pas « moitié-moitié ». Si tu réponds gris moyen, c’est le huit sur vingt maximum garanti. Pas beaucoup plus si tu prétends que la réponse est soit  « tout noir », soit  « tout blanc ». Pour espérer la moyenne, il faut au moins écrire que dans tout être ou tout acte, il y a du noir et du blanc. « Noir c’est noir », d’accord, mais il reste l’espoir… Et pour tirer le gros lot, un douze, voire mieux, il faut un peu transpirer de la cervelle. Par exemple en expliquant que le blanc est aussi une couleur, et donc que tous les humains sont des « coloured people ».

Y a plus qu’à transposer avec « risque » et « aubaine » à la place de « noir » et de « blanc » et la disserte est faite. Trop de la balle, ma méthode !

Et le voilà, cet abruti, qui se remet à me reluquer, l’œil noir devant sa copie blanche. Il est sec, sec, sec, et se balance comme le hareng saur de ce poète-là, déjà qui c’était, ah oui, Charles Cros que la mère Delafolle nous a filé l’an dernier en commentaire. Il inspire la pitié, mon hareng saur, on voudrait l’aider et c’est impossible. Chacun pour soi. Mais que fait-il ? Il a découpé un morceau de papier sur lequel il a écrit quelque chose, avant de le transformer en boulette qu’il envoie à mes pieds. Il veut que je lui file une tuste ? Je fais celle qui n’a rien vu, c’est trop risqué de communiquer avec un autre candidat : d’ailleurs, que répondre à son message, sinon « creuse-toi la cervelle, hareng saur ?  » et ça il le sait bien.

HORREUR, une demi-heure s’est écoulée et je n’ai encore rien écrit sur le sujet.
J’ai quand-même pensé à Amélie Machin, non, Nothomb et à son « fabuleux destin ». Une chance, j’ai vu le film à la télé. Je tiens au moins un exemple, en avant la zicmu.

ET VOILA, C’EST TERMINÉ, fin de la durée légale de l’épreuve. J’ai rempli mes trois copies doubles, advienne que pourra. Il y a une bonne heure que mon voisin est parti, après un dernier regard appuyé sur mes pieds. Ah oui, la boulette. Maintenant je peux la ramasser en toute quiétude…

NON, MAIS JE REVE, il a écrit :« T’es trop mortelle, je t’attends à la sortie ».

Chloé
alias Jean-Claude Touray










Commenter cet article

Jean-Claude 29/10/2008 15:07

Merci à tous les  auteurs de commentaires et à Magali pour sa mise en valeur éditoriale du texte

djin 28/10/2008 12:44

Je vois que l'Education Nationale t'a également inspiré... à ta manière. Ton style mis au service de Chloé est aussi savoureux et précis que dans nombre de petits textes que tu nous donnes régulièrement à lire. Peut-être un chouïa plus percutant ici que certaines fois car le sujet s'y prête !!!!

JCH 21/10/2008 09:20

Chloé au bac: un risque?Collée au black: une aubaine?En Touray la bonne solution!

magali duru 21/10/2008 10:58


Merci, JCH, de nous rappeler que l'avenir de la dissert', hélas, est peut-être le QCM!


Patrick 20/10/2008 22:35

Bien en Touray cette petite Chloé... Merci Monsieur Alias. 

amatou 20/10/2008 19:28

Mais la philo selon Touray, même au Bac, n'est pas mortelle du tout, elle !