Laurence Marconi Papier froissé

Publié le par magali duru



    Laurence Marconi, dont les lecteurs de Mot compte double ont déjà pu apprécier      Liaison verbale, où elle exprimait déjà avec sensibilité et tendresse son amour des livres et de la chose écrite, a répondu à l'appel de textes  Pause musique en Lauragais.                                      






Papier froissé




Je revenais chaque soir, avant que le jour ne bascule. Le soleil offrait alors à la statue un jeu subtil de clair obscur qui épousait le relief de sa silhouette, en soulignait les pleins et les déliés. L’ombre se déposait dans les replis de sa robe, le drapé de sa cape. Elle ourlait ses cils, les ailes de son nez, ses lèvres charnues, comme si l’artiste avait voulu maquiller la Dame, d’un trait délicat sculpté à l’encre de Chine. La lumière poudrait ses pommettes, la naissance de son cou, l’arrondi de ses bras, d’une fine poussière mordorée qui donnait à la belle inconnue un teint velouté et ambré. La première fois que je me retrouvai devant la statue, c’est à peine si je la vis. Mes yeux sans gêne fouillèrent chaque zone plongée dans l’ombre, en quête de la lettre qu’Adeline avait abandonnée là pour moi. Joignant le geste au regard, je palpai sans égard pour la Dame, la pierre chaude et lisse, n’hésitant point à explorer les parties les plus intimes de son corps, qui cependant restait de marbre. C’est au creux de ses reins que je découvris le billet convoité. Sans l’ombre d’un regret, je délaissai la Belle, pour caresser des yeux le papier où Adeline avait ciselé les mots qui scellaient mon destin. Tandis que mes yeux gravaient en mon âme les paroles d’adieu qu’Adeline martelait au fil des pages, le soleil disparut, voilant la statue pour la nuit. Je frissonnai de tristesse et de froid et quittai lentement la petite place nappée d’obscurité. Les jours suivants, je restai au logis. Il me semblait que mon désespoir, confiné entre les murs de ma chambre, serait plus vite asphyxié. Je ne voulais pas que la brise printanière disperse mon chagrin au gré de ses humeurs. Adeline aurait eu vent du tourment qui malmenait mon cœur, et je ne le voulais point. Il me fallait faire le deuil de cette liaison qui avait empli ma vie depuis quelques semaines. Adeline était facétieuse. C’est elle qui avait inventé ce jeu de piste me rendant ainsi esclave du temps et des lieux où son imagination sans limite aimait à me conduire. Repoussant mes avances et le moment où elle se donnerait à moi, elle me promenait de lettre en lettre, qu’elle dissimulait dans le lierre d’un mur vert et moussu, sous une lourde pierre ou l’écorce d’un arbre, derrière une fontaine. Chaque missive me laissait entrevoir l’éclosion de notre amour et guidait mes pas vers la cachette suivante. Au fil des jours, j’avais parcouru la ville en tous sens, foulé ses places et ses jardins publics. Jusqu’à l’ultime cachette. Adeline s’était jouée de moi.

 

Au bout de quelque temps, frileux et chancelant, je m’hasardai à nouveau dans le dédale des rues, avec pour seul guide à présent le vent qui me poussait doucement vers un futur incertain. Il y avait si longtemps que je n’avais pas erré dans les ruelles de la ville, sans autre but que de musarder paisiblement.  Un soir, je me retrouvai devant la statue, sans trop savoir comment mes pas hésitants m’avaient mené jusqu’à elle. Je me surpris une fois encore à parcourir des yeux le buste de la Belle, déposant parfois un regard trop insistant sur les parties ombragées de son corps. Je n’étais point encore guéri et étais prêt à me jeter à nouveau corps et âme dans une course effrénée à travers la ville, en quête des feuillets qui viendraient épaissir le livre de ma vie. Mais ce temps était révolu, je le savais. Alors, je me mis à contempler la belle inconnue d’un autre œil  et fus saisi par la candeur de son sourire, la douceur de ses traits, la volupté de ses courbes pleines et rondes. J’eus soudain honte. Honte de mes mains qui avaient violé l’intimité de ce corps, honte de mes yeux qui avaient pénétré le secret de cette chair de pierre, dont la beauté intimait pourtant le respect. Je résolus donc d’expier ma faute et de vouer à la statue un culte éternel. La Dame ne sembla m’en tenir nulle rigueur. Depuis lors, tous les soirs, aux confins du jour, elle entonne pour moi seul un chant pur et cristallin, dont les notes mêlées à la complainte de sa lyre, engourdissent mon âme, avant de s’évanouir dans la nuit. Pour rien au monde je ne manquerais ce rendez-vous avec ma belle musicienne, qui  me guérit chaque jour un peu plus de cette liaison de papier.

Laurence Marconi




(photo Laurence Marconi)




Présentation de l'auteur sous le signe du 3 :

3 …            ans se sont écoulés depuis que j’ai commencé à écrire   (déjà …)

3 …            enfants que je couve sous mon aile (enfin, plus vraiment, car ils volent à
                   présent de leurs propres ailes ... déjà  …)

3 …            kilos à perdre, c’est le nouveau défi de l’automne !

3 …            fois par semaine, je cours (tout lien avec la phrase ci-dessus n’est ni fortuit,
                   ni involontaire)

3  x  2 …    recueils collectifs dans lesquels une de mes petites nouvelles se prélasse
                   mollement

3  x 8  …   années  que j’enseigne dans un collège de la région parisienne

3  x 15  … ans, c’est plus ou moins mon âge ( enfin, plutôt plus que moins ! )

Je m’arrête là, ça devient trop difficile de calculer




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laurence M 17/10/2008 18:47

Merci pour ces commentaires, qui sont aussi doux à mon oreille, que le chant et la musique de la Dame à la Lyre !

danielle 16/10/2008 15:00

Moi qui m'apprêtais à reréfléchir au sujet...Laurence, ton texte est tellement superbe qu'il me désespère: je n'ai plus qu'une envie, poser ma plume et aller me coucher la tête sous l'oreiller!

magali duru 17/10/2008 10:43


Après ta sieste, Danielle, j'espère que tu sera de nouveau en forme et que tu rerereréflèchiras au sujet?


EmmaBovary 16/10/2008 12:46

Un beau texte, de jolis mots simples mais finement agencés... Tu as la plume poétique dans la prose, Laurence!

Régine 15/10/2008 21:00

C'est un beau texte avec lequel j'ai voyagé. Belle imagination Laurence ! On ne croirait pas que seulement 3 ... ans se sont écoulés depuis que tu écris. Bravo !