Henri Bauchau, Le Boulevard périphérique

Publié le par magali duru

 

 


(A 8 au-dessus de Nice, août 2008)

 


« Les voyages en voiture sont la métaphore de la tragédie du temps. Dans l'existence, nous avançons, puis tout à coup nous sommes arrêtés, et nous repartons. Sur la route, c'est pareil. » dit Henri Bauchau, l’auteur du Boulevard périphérique.

L’inspiration est autobiographique : il y a 20 ans, l’écrivain psychanalyste assiste à l’agonie de Paule, la jeune femme de son fils, la mère de son petit-fils de 8 ans, frappée par un cancer. Tous les jours, pour se rendre à son chevet, apporter le dérisoire réconfort de quelques mots maladroits, d’un silence empêtré, (que dire, quand il faut mentir, au prétexte de ne pas démoraliser la malade ?) il emprunte le « chemin de croix » de ce boulevard périphérique encombré. Au cours des longues heures d’attente que lui imposent les transports, ou les soins médicaux qui le renvoient dans les couloirs de l’hôpital, il écoute monter en lui la plainte ancienne, lancinante, d'une autre douleur de deuil longtemps étouffée.

Car le souvenir revient, vieux de 40 ans, d’autres visites,rendues à l’hôpital-prison où a été enfermé, à la Libération, Shadow, ancien chef SS, responsable de la mort du meilleur ami de Bauchau, Stéphane.

Le double récit progresse dans une sorte « d’urgence paisible » vers un dénouement attendu et qui nous bouleverse autant que le narrateur-auteur.

Si la mort plane sur tous les personnages, emmenant pêle-mêle innocents et coupables, le héros de la Résistance comme la jeune femme frivole ou le SS diabolique, l’essentiel n’est pas là. Il s’agit bien davantage de se pencher sur un miroir et de s’y voir tel qu’en soi même. Eprouver de plein fouet la force des sentiments refoulés, accepter la douvble et contradictoire fascination pour le beau Stéphane, le compagnon d’escalade, solaire et aérien et pour son sombre et massif bourreau, sorte de  entateur aux pouvoirs effarants.

Histoire de se poser, cruciale, la question du Père, et de la Force.

De mesurer la distance qui se creuse à chaque instant, si l’on n’y prend garde, avec les autres, avec ce fils adulte, par exemple, ce presque étranger, qui semble hors d’atteinte, refermé sur lui-même et son étonnante capacité au déni.La réponse viendra, bouleversante, inattendue, quand le vieil homme saura puiser « sa force dans sa faiblesse »,  trouvant sinon les mots du moins les larmes qui conduiront son fils et son petit-fils vers la voie du deuil, donc de l’apaisement.

 Sobre, maîtrisé, poignant, Le Boulevard joue sur tous les tableaux. Récit de guerre, d'exploits sportifs et guerriers, face à face avec un étonnant Ange du Mal, recension terrible des derniers moments  si "ordinaires", si banals, d'une jeune femme un peu agaçante dans son aveuglement, dans son refus de se savoir condamnée, portrait splendide (et teinté d'ironie, chez Bauchau on n'est pas à une contradiction près) de la mère qui ne quitte pas son chevet, "figée commme la statue d'Amon", autoportrait sans flatterie d"un psychanalyste en névrosé à peine moins désemparé qu'un autre....

Ce livre m’a réconciliée avec Henry Bauchau, dont j’avais trouvé l'Antigone,  il y a quelques années, (honte à moi peut-être, mais c’est comme ça), illisible et indigeste à force de lyrisme trop foisonnant et d'un appareil psychanalytique bien étouffant.

 

 

 

 

Henry Bauchau, Le Boulevard périphérique, Actes Sud, 2008

 


Publié dans Lector in fabula

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Dominique Hasselmann 14/09/2008 07:40

Je ne l'ai pas encore emprunté... mais ton invitation y pousse.

Khassiopee 13/09/2008 22:33

Je suis en train de reconstituer ma PAL défaillante, je vais l'y ajouter.Bon week end

Franck 12/09/2008 10:19

merci Magali.Ajoutons que ce livre a obtenu le Prix du Livre Inter, le seul prix littéraire qui a du sens à mes yeux.

amatou 12/09/2008 00:16

Merci pour ce résumé, je tenterai de lire ce nouveau texte de Bauchau, étant moi aussi restée à la porte d'Antigone..