Monique et Ennio Morricone: il était une fois à Sarsina...

Publié le par magali duru

 

Concert à Sarsina

 

 

Sarsina, petit bourg d’Ombrie dans les vertes collines apennines, domine la vallée du Savio, à quarante kilomètres de Rimini, et s'enorgueillit d'être le village natal du dramaturge comique romain Plaute.



 

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Je visite le musée, avec un arrêt pour le tombeau de Rufus typique de l’architecture romaine des tombeaux en forme d’édicule, dont le « modèle » était le fameux tombeau de Mausole, le « Mausolée ».



 




On fête cette année le millénaire de la construction de sa cathédrale, petite basilique rose, fleur romane du haut Moyen-âge, perle du diocèse de Cesena en ce beau pays romagnol.


Le jeudi, on promène San Vicinio en procession rituelle.




Un curieux saint, qui avait l'habitude de s'enserrer le cou pour se mortifier dans un collier de fer et de bois parvenu intact jusqu'à nous, comme la dépouille sacrée....






Le soir, une nuit d’août étoilée, enveloppe de mystère le village blotti sur son piton. Mais en ce  samedi, de fête les rubans de voiture stationnées dans les chemins et champs alentour, la place du village noire de monde, les deux immenses écrans qui cachent la jolie façade de l'église, prêts à retransmettre en direct , annoncent un évènement musical d'importance. Le concert a attiré les habitants du village comme les grands bourgeois de Rimini. On attend même des sommités venant de plus loin encore.

 

Car Ennio Morricone doit diriger lui-même, en première mondiale, sa dernière œuvre, composée spécialement pour célébrer ce millénaire. Une cantate mystique en trois actes dits « navete », au titre énigmatique de Vuoto d’anima piena, un titre que je traduis par un approximatif « vacuité de l’âme pleine », sans garder le jeu de mots éventuel avec « voto », vœu ».

Vacuité de l’âme pleine ?… Lao Tseu nous apprend bien que la maison n’existe que par le vide des portes et des fenêtres.

Comme mes aimables hôtes italiens m’ont pourvue d’un billet, j’entre dans l’église, je serai parmi les privilégiés qui pourront suivre en direct l’exécution de la cantate par l’orchestre « Sinfonietta » de Rome et le nouveau chœur lyrique symphonique romain.

 

Mais la petite basilique où s’écrase la foule est aussi pleine de colonnes…Pour que nul ne perde pas une miette du grand maestro qui dirige lui-même, à quatre-vingts ans, six écrans supplémentaires ont été installés sous les voûtes (horreur malheur pour l’architecture! ). Incapable de suivre de ma place ce concert mis en boîte, je me lève et pars écouter debout, tout au fond de l’église.

 

La musique du maître est âpre, atonale. Répétitive et dérangeante. La première « navata » me laisse sans voix (heureusement ! Il ne manquerait plus que ça que je mette à chanter !) . Et que dit-elle ?

Le livret qu’on nous a distribué m’éclaire :

 

VOGLIO LEVARMI IN ALTO

LA TERRA MI STA STRETTA

SONO BALENA IMMENSA

L’OCEANO IO DESIDERO

 

Je veux m’élever plus haut

La terre est pour moi trop étroite

Je suis une baleine immense

A l’océan va mon désir

 

Les gémissements mêlés des quatre vingt chanteurs baroques qui occupent toute la nef sont donc des chants et cris de baleines venus des abysses ? Cet embrouillamini vocal a donc sa raison d’être ?… Suivant ligne à ligne le livret je chemine jusqu’à la « DELIZIA », ce plaisir intense que procure l’amour entendu dans le vent : la pensée de l’homme.

Enfin, le vacarme indéchiffrable s’apaise au profit d’un solo d’une pureté angélique qui réjouit les arches médiévales, celui du flûtiste attitré de Morricone, Massimo Mercelli, bientôt accompagné par tout l’orchestre : quinze cuivres, cinq percussions, une harpe et un piano.

 

Et la « seconda navata » reprend sa promenade entre l’abîme et le cosmos, entre le vide et le plein, l’outre-mer, l’outre-terre et l’outre-ciel, baleine qui nage en oubliant tout, jusqu’à ce qu’elle est, sauf l’immensité qui l’entoure. Le paradoxe du vide infiniment plein, (infiniment plaint ?) fait une place au paradoxe de la chiarezza scura, cette clarté obscure que l’amour nous révèle quand nous dérivons au large, quando l’alto è profondo.

Mon imagination convie Moby Dick et sa recherche d’absolu, Jonas perdu au centre de la grosse bête marine, qui sent que le destin que Dieu lui propose est plus immense encore que l’immensité de l’océan et bien sûr, le Pinocchio de Collodi qui va retrouver le sens de la vie, perdu dans les entrailles du monstre marin…

 

Au cours de la « terza navata » se produit un événement d’ordre musical. Le chœur s’agite comme une mer houleuse. Le pilote Ennio Morricone abandonne sa baguette, se met à écouter, lui-aussi. Apparaissent, comme par génération spontanée, trois chefs de chœur qui, de l’intérieur même de leur groupe de chanteurs, dirigent en même temps leurs pupitres respectifs. Effet magique, mais difficile, surprenant. Les harmonies se multiplient et se complètent à quelques secondes de décalage, l’océan bat dans notre cœur, nous sommes tous des hommes-baleines. La musique est immense tandis que tonne dans le silence et sur notre petitesse d’homme l’infini de Dieu. Puis l’auditeur s’écroule sous les notes comme la baleine sur un banc de sable. Il a compris et participé à la métaphore. Il est chargé d’électrons sacrés. Les pulsions s’apaisent et le laissent orphelin d’une musique qui s’est tue.

 

Hélas, sans doute pour faire plaisir à un public qu’il sait plus amateur de ses succès cinématographiques que de ses compositions sacrées, après le tonnerre d’applaudissements, Ennio entame un bis trémoussant à consonance un tantinet brésilienne puis un extrait de « Mission »


Je fuis la petite cathédrale, je traverse la foule amassée sur la place, attentive et ravie de cette musique qu’elle reconnaît.

 

Après le chant des baleines, je cherche celui des étoiles.

 

 

Monique Coudert

texte et photos


 


 

 


 


Publié dans Carpe diem

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amatou 10/09/2008 11:02

Un commentaire savoureux que je dégusterai avec mes élèves de 6ème car
précsément nous venons de lire un extrait de Jonas englouti par la
Baleine. Je ne sais s'ils apprécieront mais grâce à l'écriture,
l'imagination suit les houles de la mer, les interrogations
métaphysiques de la Baleine.. Quand je propose d'initier les enfants
très jeunes à la philosophie, la musique vole à mon secours ! Merci
Monique.