Dans la ville rouge sang (IX et X)

Publié le par magali duru


 

Une partie estivale de ping-pong littéraire a abouti à ce mini-polar aux chapitres écrits à tour de rôle par Dominique Hasselmann et Magali Duru. A vous de plonger "Dans la ville rouge sang" !


 

IX

 

 

La nuit était tendre, douce et bleue, fitzgeraldienne en diable.

Et Muse était aussi déchaînée qu’une Zelda bourrée de coke. Muse au long corps pâle de sirène, à la bouche avide, aux seins endiamantés par la lune, aux hanches minces auxquelles il s’accrochait comme un noyé, Muse était diabolique, pensait Damien. Et il ne s’étonnait pas de soutenir vaillamment une troisième reprise après une journée aussi riche en émotions et le long voyage sur l’autoroute.

Ils n’avaient eu qu’à s’écarter de quelques centaines de mètres pour atteindre, au-delà des ronciers derrière lesquels ils avaient dissimulé la moto, une clairière qui formait un cercle parfait entre des sapins si denses que le silence était intégral.

L’herbe haute, à la lisière de la forêt; s’incurvait doucement au rythme des bouffées de vent tiède qui enveloppait parfois, à l’improviste, leurs corps enlacés d’une cinquième main caressante.

Après le troisième round, il y eut une troisième ascension et lorsqu’ils eurent fini de flotter sur le toit du monde, leurs corps et leurs âmes s’évaporèrent dans la rosée de l’aube.

 

(photo MD)


Il y avait deux voix. La première, traînante, maussade. L’autre, plus inquiète, plus autoritaire qu’elle ne voulait le montrer. La première hésitait, l’autre questionnait.

Les voix s’étaient immiscées peu à peu dans le sommeil de Damien, elles avaient secoué les derniers remous de son rêve, chassé la vision grandiose d’un cortège funéraire, celui du maire de Paris sans doute, dont le cercueil passait entre des hordes de supporters agitant des banderoles sur lesquelles étaient écrits le nom de Muse et le sien. Dans son rêve, les voix avaient d’abord animé deux silhouettes sombres, ratatinées au bord de la tombe, qu’il avait pris pour celles de fossoyeurs chuchotant entre eux.

Mais petit à petit, leur murmure avait laissé filtrer une onomatopée qui revenait en boucle, tomotomotomotomoto, bourdonnant toujours plus fort, toujours plus haut, et les parois de la tombe ouverte du maire s’étaient déformées, gondolées, et Damien penché sur le trou qui avait pris des proportions d’abîme l’avait vu se creuser vertigineusement.

Puis le bourdonnement sourd avait dégénéré en sirène, tandis que le maire sortait du cercueil en renouant sa cravate d’un air farouche et la panique avait tordu le cœur de Damien, qui s’était réveillé, assis d’un bond, le front en sueur.

 

Un moteur, celui d’un camion ou d’un gros engin, vrombissait au loin. Au pied de Damien, roulée en fœtus sous la combinaison de cuir, Muse dormait encore, petit tas noir et indistinct sur lequel s’étendait encore l’ombre serrée des résineux.

Damien s’habilla en hâte et alla chuchoter à son oreille. Il lui expliqua la situation. Qu’elle se cache, se prépare vite et guette son retour. Il partait en reconnaissance.

Il s’enfonça dans la futaie épaisse en se rapprochant des voix et du bruit de moteur. Au bout de quelques dizaines de mètres, il se jeta à plat ventre.

Devant lui, quatre jambes bleues. Deux claires, deux foncées. Les premières flottaient dans une cotte de travail délavée, trop large et trop courte, avant de s’enfoncer dans une paire de bottes boueuses.

Un pantalon droit, strict, marine, le pli acéré comme un pic à glace, moulait les deux autres.

Damien se releva avec précaution, mais replongea aussitôt.

- Merde !

L’exclamation était à double visée. Ce qu’il avait pris pour un jean était un pantalon d’uniforme. Et le buisson duveteux où il avait fait l’autruche était un bouquet d’orties.

Il s’aplatit, pris d’une brusque suée, et rampa en crabe jusqu’à une trouée entre deux buissons. En se tortillant et en se tordant le cou, il parvint à voir les deux hommes de la tête au pied.

 

Le gendarme faisait le tour de la moto: chaque fois qu’il arrivait à la hauteur de la chaîne, il secouait le cadenas avec dépit, relevait le menton et disait :

- L’était pas là, hier, alors ?

- Ben non.

- Z’avez rien vu, rien entendu hier soir ?

Le type en bleu de travail tenait une casquette à la main, les yeux baissés :

- Ben non, que dalle, répondait-il en hochant la tête.

- C’est pas normal, cette moto ici, toute seule, c’est pas normal.

- Ben non, c’est pas normal du tout, ça v’zavez ben raison.

- Et personne est passé devant votre ferme ?

- Ben non, personne.

 

Le gendarme n’avait pas quarante ans, mais il ressemblait déjà à ces petits vieux bedonnants qui n’en finissent pas de se demander s’ils doivent ceinturer leur brioche par dessus ou par dessous. Il descendit puis remonta son pantalon pour la quatrième fois, se gratta le bide avec une énergie que Damien lui envia (lui qui résistait à l’envie de s’arracher la peau là où les orties avaient frappé), puis il soupira :

- Faut qu’on fouille le roncier, c’est clair.

Et il fait trois pas en avant, les yeux froncés, tentant de percer l’épaisseur du massif, droit vers Damien.

Celui-ci eut un instant l’impression qu’il venait de rencontrer son regard et se mit à ramper à reculons aussi lentement que possible. Ses genoux tremblaient.

Quand une main le saisit à l’épaule, il eut un sursaut, faillit crier. Une autre main s’appliqua sur sa bouche, des ongles s’enfoncèrent dans ses joues.

- Ferme-la ou on est morts.

Puis Muse l’embrassa dans le cou.

   

M.D.



X

 

 

Soudain, le mégaphone retentit : « Coupez ! »

La caméra s’immobilisa sur les rails du travelling arrière. Olivier Marchal vint à la rencontre de Damien et Muse, il leur dit :

 - Voilà, on aurait dû finir ce soir, mais je ne suis pas satisfait du scénario. Il faut absolument que je le revoie. Il y a pas mal de choses qui clochent.

- D’accord, mais alors, toutes les scènes qu’on a déjà tournées, il va falloir les refaire ou bien en inventer de nouvelles ?

- Ecoute, Damien, je pense que la moitié environ du film est cohérente, mais après on a du mal à suivre, j’aurais dû m’en apercevoir plus tôt. Je pense aussi qu’on a mal approfondi les relations entre Muse et toi : qui est le tueur ou la tueuse, on s’y perd !

- C’est quand même un peu fort que tu penses à tout ça seulement maintenant, dit Damien. Nous, ça fait des jours qu’on est là, dans le vent, surtout en moto, à refaire une dizaine de fois le même plan ou telle ou telle séquence parce que tu dis qu’il y a un détail qui n’est pas raccord ou parce que les cheveux de Muse n’ont pas les mêmes reflets que la veille… On n’est pas des esclaves, on a fait le cours Florent, tu sais !

- Je comprends bien, répliqua Olivier Marchal. Mais cette fois-ci je n’avais pas Depardieu en face de moi, si tu vois ce que je veux dire. Etre pro ne s’improvise pas !

- OK, dit Muse. Et alors, on reprend quand ?

- Je ne sais pas, il faut que je consulte le planning et mon agenda, car juste après celui-ci je devais enchaîner un autre tournage avec Daniel Auteuil et Emmanuelle Béart…

- Oui, donc nous, finalement, on est de simples figurants, pourquoi tu nous as pris, alors ? dit Damien. 

- Je n’avais pas le choix, j’étais pressé par la production et vous étiez les meilleurs dans le casting, dit Olivier Marchal.

- Mais tu te rends bien compte de ce que tu nous fais, là ? cria Muse. On doit tourner avec Téchiné dans quinze jours, nous ! Tout recommencer ou presque, oui, mais si on est payés double !

- Tu plaisantes, dit le metteur en scène. Ce qui est loupé doit être refait, ça prendra le temps que ça prendra !

- Niet, c’est niet !

Le visage de Damien était devenu tout blanc et il avait prononcé ce « Niet » avec un accent russe qui semblait venir de loin.

Toute l’équipe de tournage suivait ce dialogue non prévu dans le scénario. Les projecteurs diffusaient une lumière blafarde dans la rue grise bloquée à la circulation pour la séquence finale.

- Tu vas te foutre de nous encore longtemps? dit Damien.

- Mais il s’agit d’un malentendu, répondit Olivier Marchal, un simple malentendu. Cette nuit, je vais regarder l’ensemble de l’histoire avec Christian, on remet ça d’aplomb et demain on reprend les scènes qui ne peuvent être gardées comme ça.

- Tu vas remettre ça d’aplomb dans l’aile ? rétorqua Damien, tout en sortant son revolver de la poche de son Perfecto.

 

(photo D.H.)

Il visa immédiatement Olivier Marchal au cœur, tira et celui-ci s’écroula sur le bitume, une rigole de sang au coin de la bouche.

 Quelques heures plus tard, la radio annonçait que le maire de Paris inaugurerait Paris-Plage le lendemain, premier dimanche du mois de juillet.

On apprenait aussi que le cinéaste français Olivier Marchal avait été abattu dans la soirée par un comédien alors qu’il tournait un film policier. Sans doute une sombre querelle financière. La police et la ministre de l’Intérieur étaient sur les dents.

 

 

DH

FIN



Commenter cet article

Schlabaya 07/09/2008 22:39

La chute est sympa, mais je suis quand même un peu déçue, vous avez squeezé l'explication de l'enlèvement et du vrai-faux Bertrand Delanoë (enfin, si c'est lui... peut-être que le personnage du maire de Paris est purement conceptuel) avec une pirouette, le tournage d'un film. Heureusement qu'il y a un vrai mort à la fin, sans quoi ça ne serait pas du polar! lol

M agali 07/09/2008 23:24


Très très bien vu, Schlabaya!
Dans ce polar, il y a beaucoup de faux-vrai.
En particulier, le mot FIN, qui fait très carton-pâte (et c'est son charme, évidemment). Mais il n'est pas exclu qu'un jour, on l'ôtera et que le polar pourra être continué... Patience! car les
raisons de l'enlèvement et le destin du vrai faux-vrai vrai-faux maire de Paris sont parfaitement clairs dans l'esprit des auteurs, n'en douteez pas.


Dominique Hasselmann 01/09/2008 13:15

Régine : c'est à Magali de répondre !

magali duru 01/09/2008 23:15


Pause papillon, c'était la réponse...
Et les papillons, c'est connu, ne se posent pas longtemps.


Régine 01/09/2008 12:23

Merci pour ce polar à quatre mains. J'ai été conquise. A quand le prochain ? Je sais, je pose beaucoup de questions, mais c'est dans ma nature ;)

michèle pambrun 31/08/2008 21:15

Cette histoire terminée, j'en découvre une autre :" Les beaux dimanches ", votre recueil de nouvelles, paru il y a un an, Magali.Je me le procure et le lis aussitôt.Merci pour l'aventure et bonne soirée, Magali.

M agali 31/08/2008 22:28


Contente de vous avoir fait plaisir avec ce petit polar.
J'espère que vous aimerez aussi les nouvelles.


Mrs K 31/08/2008 18:18

Je suis sûre que c'est le vrai faux maire qui inaugure Paris-plage...

M agali 31/08/2008 22:29


Bien vu, Mrs K.
Encore que d'autres pensent qu'il s'agisse du faux vrai maire.