Dans la ville rouge sang VII et VIII

Publié le par magali duru


Une partie estivale de ping-pong littéraire a abouti à ce mini-polar aux chapitres écrits à tour de rôle par Dominique Hasselmann et Magali Duru. A vous de plonger "Dans la ville rouge sang" !



VII

 


 La Kawasaki Custom VN 2000 Classic était bien là où elle devait être : avec ses quatre anti-vols, elle était solidement attachée à l'arbre, près de la sortie de l'autoroute. La BMW avait été jetée à la Seine par J.F., cascadeur sur les films d'Olivier Marchal, qui avait vite rejoint la rive à la nage, avec la discrétion qu'on lui avait recommandée. En remontant il avait aperçu un énergumène très énervé sur le pont.

Muse avait déjà mis sa combinaison, Damien enfila la sienne. Les deux casques se trouvaient dans le top-case : le temps de déverrouiller les serpents à chaîne, un coup de démarreur, toutes les grandes orgues de Road 66 se déclenchèrent.

Cette moto était infernale : 2053 cm3, une poussée phénoménale. Il avait fallu l'importer clandestinement car les cylindrées de ce type de machines étaient interdites en France.

 Damien tenait le guidon, regardait dans les deux rétros, il sentait les mains de Muse se croiser sur son ventre musclé.

 - Prête ?
- Je veux !

L'engin prit son élan dans un feulement terrible et doux à la fois : la puissance contenue, la force pas encore déployée dans la zone rouge du compteur. Les voitures, doublées les unes après les autres, ressemblaient à des tortues à roues et s'éloignaient à toute vitesse derrière eux.

 Le compteur indiquait déjà 190 km/h : impossible de se parler à cette allure-là.

Muse collait au conducteur, le conducteur à son pur-sang. Les radars n'avaient jamais existé, de toute façon la plaque arrière était maquillée et illisible.

 Heureusement, l'habitude de la route permettait de soutenir le choc de la pénétration dans l'air à cette cadence ; Damien imaginait des essais en soufflerie avec cet engin et une passagère qui aurait été déshabillée au fur et à mesure par la violence du déplacement, comme dans un strip-tease mobile.



(photo D.H.)

 Maintenant, c'était le péage qui s'annonçait. La fille dans la cabine releva la tête :

- 10 euros, dit-elle.
- Pour nous, c'est gratos ! répondit Damien, qui sortit son flingue et invita la préposée en CDD à lever promptement la barrière.

Une camionnette bleue sombre de gendarmerie était garée sur le parking à droite : apercevant la moto qui redémarrait à une allure bien différente de celle d'un vacancier se dirigeant vers Bormes-les-Mimosas, elle alluma son gyrophare, envoya le pin-pon et entreprit de la suivre.

 Mais déjà ce n'était plus qu'un ridicule point bleu clignotant dans les rétroviseurs, qui ne tremblaient pas plus que les passagers de la Kawasaki.

Le vent les emportait, des senteurs de blé humide pénétraient en eux : la campagne était là, maintenant, et la ville si loin… Ils prirent une petite route départementale, c'était agréable soudain de rouler à seulement 3 000 tours minute. Un petit chemin s'offrait à eux, la lourde machine s'y engagea, Damien l'arrêta à l'orée de la forêt. Il était 22 h 55. Le phare de la moto ressemblait à une lune horizontale.

 - Tu viens ? dit Damien.
- Je suis tellement fatiguée, chantonna Muse, très Billie Holiday.

- Demain est un autre jour !
- C'est aujourd'hui qui compte, mon amour…

 La moto, harassée, avait besoin de sa béquille centrale. Damien sortit de sa sacoche un petit poste de radio, c'était l'heure des informations.

 Sur France Inter, José Sétien, l'énoncé toujours aussi saccadé et original, faisait son boulot : « Le maire de Paris a été mortellement blessé ce soir, alors qu'il dînait dans une brasserie proche de la gare de Lyon. Un couple s'est enfui dans une BMW retrouvée dans la Seine, puis a été repéré sur une moto par la gendarmerie au péage de Fleury-en-Bière. Le plan Epervier a été lancé. Le président de la République et la ministre de l'Intérieur se sont rendus sur les lieux du crime… »

 - Tu vois, Damien, c'était bien réel, dit Muse.
- Oui, j'espère que ce n'est pas un cauchemar qui commence !

 D.H. 



VIII


 


 Il ne s'était jamais tellement intéressé à la météo.

 Ou peut-être à treize ans, en juillet-août, quand il rêvait de plage, tannait son père pour qu'il accepte de quitter Paris, d'aller passer un week-end de plus à l'île de Ré, oui, alors, il était déçu, oui, il insultait les nuages lourds dont le ventre rasait les vagues comme des bombardiers le pont d'un porte-avion, à l'idée que la sortie en voilier était perdue.

 Mais si l'orage éclatait, tandis que sa sœur fixait en mordant de peur l'oreille de son nounours l'immense baie vitrée transformée en écran pour film d'horreur, lui se régalait du spectacle. Il n'avait jamais eu peur de grand-chose, à y réfléchir, une considération qui l'avait toujours soutenu, mais ne lui apportait plus aucun réconfort.

 Tous les réconforts étaient usés à présent.

 Au sortir de l'adolescence, pendant des années, beau temps ou mauvais temps, il ne s'en était plus inquiété. Il vivait dans des bureaux ou des appartements agréablement climatisés, prenait un taxi s'il pleuvait trois gouttes, partait skier, plonger ou surfer à l'endroit exact du monde où les conditions climatiques étaient idéales quand il était en vacances et bien que son palm, son portable et même sa montre auraient pu lui donner toutes les indications météo utiles, il ne la leur demandait jamais.

Il y aurait toujours quelqu'un avec un parapluie, pour l'accompagner, déférent, à petits pas, jusqu'à la marquise d'un grand hôtel.

 Ici, maintenant, c'était différent.

 A la seule pensée que l'orage pouvait recommencer, une angoisse mortelle le traversait de part en part, il sentait des larmes lui monter aux yeux.

Il avait plu en trois jours 30 cm d'eau, déversée en sept orages inégalement répartis dans le temps.

 De là où il était on n'entendait qu'à peine le roulement du tonnerre.

Les éclairs étaient invisibles. Il aurait donné n'importe quoi pour en voir un, d'ailleurs, car cela aurait signifié qu'il était débarrassé du bandeau qu'il avait sur les yeux, un soulagement qui n'aurait pas forcément servi à grand-chose : il savait que la pièce où il se trouvait n'était pas éclairée.

Cet aveuglement, c'était en soi une torture, évidemment. Ne serait-ce que pour aller aux toilettes. Il se cramponnait à l'euphémisme, comme à l'expression de sa dignité d'âme : on l'obligeait à pisser et chier dans un seau en plastique, soit, mais il ne s'abaisserait pas à parler comme ces gens-là.



(photo MD)


Il avait plu en trois jours 25 cm d'eau.

En à peu près trois jours. Disons qu'il supposait d'environ 24h l'intervalle entre deux assiettes, pendant lequel son estomac avait le temps de réclamer convulsivement les autres repas auxquels il était habitué, pendant lequel il devenait fou d'angoisse et de solitude, son corps épuisé sombrant parfois dans un long cauchemar fiévreux.

Pour les 30 cm, c'était aussi une estimation d'après son empan, peut-être un peu plus, car il avait des mains fines et longues, de vraies mains d'accoucheur, disait sa mère qui aurait voulu le voir embrasser la médecine plutôt que la politique.

Il savait aussi qu'il était aveuglé par un bandeau, les mains liées l'une à l'autre, attaché par la taille à un poteau par un lien juste assez long pour qu'il se déplace jusqu'à l'assiette posée sur une étroite saillie du mur.

Il savait qu'il n'y avait ni lit, ni chaise, ni table, ni rien sur quoi il puisse monter.
Qu'il n'y avait que deux positions possibles pour lui :
debout, calé au poteau dont l'angle métallique commençait à lui écorcher le dos,
ou assis par terre, pieds, jambes, fesses et le morceau de couverture qu'on lui avait donné baignant dans l'eau glaciale.

Il savait que s'il y avait encore un autre orage, la couverture n'aurait encore pas le temps de sécher. Même l'assiette, sur sa saillie de mur, serait sous l'eau.

Tout cela il le savait.

Ce qu'il ne savait pas, c'était où il était, ce qu'il faisait là. Ni qui dirigeait la bande de salopards qui avaient osé enlever le Maire de Paris.

Et bien sûr, il ne savait pas combien de temps l'horreur allait continuer.

M.D.

 


(A suivre.) 

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Mrs K 30/08/2008 22:48

graaaaaah y'a pas la fin : je meurs !

michèle pambrun 30/08/2008 10:35

" Disons qu'il supposait d'environ 24h l'intervalle entre deux assiettes, pendant lequel son estomac avait le temps de réclamer convulsivement les autres repas auxquels il était habitué, pendant lequel il devenait fou d'angoisse et de solitude, son corps épuisé sombrant parfois dans un long cauchemar fiévreux."J'aime cette phrase qui s'étire comme le temps.