Dans la ville rouge sang (V et VI)

Publié le par magali duru

 


Une partie estivale de ping-pong littéraire a abouti à ce mini-polar aux chapitres écrits à tour de rôle par  Dominique Hasselmann et Magali Duru. A vous de plonger "Dans la ville rouge sang" !

 


V

 

Une semaine plus tard, l’itinéraire était repéré et vérifié par GPS. Le maire sortait beaucoup et ce lundi soir, il était prévu qu’il aille dans un restaurant branché de la capitale : le dispositif de sécurité serait peut-être allégé.

 

Muse et Damien avaient retenu une table, même si les prix leur parurent extravagants pour une choucroute de haddock : la brasserie en face de la gare de Lyon était réputée en ce domaine.

 

L’été mollissait, le soir s’installait à la terrasse, les automobiles se faisaient plus rares, le bruit des couverts jouait un rythme gai : il n’y avait pas besoin de musique d’ambiance.

 

- En tout cas, la choucroute est délicieuse, dit Muse.

- Peut-être qu’il y aura aussi de la viande froide tout à l’heure ! répondit Damien.

 

Un mouvement se fit dans le restaurant : le tambour de la porte tourna, une dizaine de personnes entrèrent. Ils reconnurent le maire parmi elles, mais il semblait plus entouré d’amis que de gardes du corps.

 

- Je pense qu’il n’y a que deux mastars, dit Damien.

- Oui, ça devrait être plus facile, répondit Muse. On les laisse choisir leur menu, et comme apéritif, on arrose !

 

On servit rapidement le petit groupe. Dans la salle, des regards, des chuchotements montraient qu’il était difficile de passer inaperçu pour une personnalité aussi emblématique que le maire de la capitale. Ce n’était quand même pas une vedette de la chanson et personne n’était encore venu lui demander un autographe.

- Allez, j’y vais, dit Damien.

- Je te suis, murmura Muse.

 

Damien se leva, très élégant dans le costume gris qui le faisait ressembler à l’un de ces cadres dynamiques qui passent leur temps en TGV, accrochés durant tout le trajet à leur ordinateur portable et pour qui la douce parenthèse de la rêverie n’existe plus.



 

  (photo M.D.)

 


 

- Excusez-moi, Monsieur le maire, mais j’ai un document important à vous remettre, dit Damien qui s’était approché de la table désormais sortie de l’anonymat. Pourrez-vous le lire à vos moments perdus ? Cela devrait vous intéresser…

- Bien entendu, merci, répondit son interlocuteur, un peu interloqué, avant que les deux gardes du corps aient pu l’empêcher de s’approcher.

 

Damien sortit alors de la poche de sa veste une enveloppe kraft, identique à celles qui cachent les bouteilles d’alcool quand on veut boire dehors à New York, et depuis quelque temps à Paris : à l’intérieur, son Colt 45 avec silencieux (il pouvait y accéder par l’ouverture pratiquée d’un côté).

Il appuya sur la détente, le maire s’effondra, la tête dans le plat de fruits de mer.

Des bigorneaux valsèrent à la ronde, des huîtres retrouvèrent le plancher des vaches, des crabes se carapataient vers la sortie alors que l’on croyait qu’ils étaient déjà échaudés.

 

Le sang remplissait l’assiette et se mélangeait à la vinaigrette. Un brouhaha s’éleva soudain. L’affolement régnait. Presque un sauve-qui-peut. Des femmes hurlaient. Les deux gardes du corps, déjà à moitié assommés par le vin blanc qu’ils avaient abondamment descendu et auxquels Muse avait plaqué dans le dos deux canettes de bière dissimulées dans son sac à main, se croyant de bonne foi menacés, n'avaient rien tenté. Ils agitaient encore leurs mains au-dessus de leur tête avec vigueur comme des gosses jouant aux petites marionnettes alors que Muse attendait déjà Damien à la porte.

 
Ils jaillirent ensemble dans la rue.

- On a réussi ! cria Damien.

- Oui, pour l’instant !

 

La BMW noire était garée à dix mètres. La surprise avait été totale : elle n’était pas inscrite au menu.

Ils démarrèrent à fond la caisse. Dans le rétroviseur, pas encore de chasse à l’homme.



 
D.H.




VI

 

Il n’y avait qu’à tourner à droite pour traverser le pont et s’engouffrer sur la A 4, ce que je fis, ralentissant un peu l’allure dès qu’il fut évident qu’aucun client de la brasserie n’avait voulu jouer les héros et nous poursuivre avec son propre véhicule.

 

Dès que les flics seraient sur le coup, ce serait différent, mais je nous avais donné cinq minutes. Le temps que tout le monde réalise, empoigne son portable, s’écrie, bégaie, se fasse rabrouer par le standardiste du poste de police : « Le maire ? Ah, ah ! Vous êtes sûrs ? Et vous, comment vous appelez-vous ? Date denaissance ? Adresse ? » et j’avais eu raison.

 

Mon corps pulsait de l’adrénaline pour douze. Je mis mon bras autour des épaules de Muse.

- Alors, ça t’a plu ?

Elle exhala un petit gémissement félin, presque amoureux, se tourna vers moi, elle avait l’air vannée, mais ses yeux cernés frétillaient d’étoiles.

- C’était dément, mieux que la coke. Mais…

Je m’aperçus qu’elle claquait des dents. Le contrecoup.

- Qu’est-ce qui se passe quand on redescend ? C’est ça ta question ?

Elle hocha la tête.

Je doublai une fourgonnette, me rabattis.

- Tu vois, Damien, je ne…

La colère me prit. Qu’est-ce qu’elle avait cru, que c’était un jeu ? Je lui sifflai, vicieux :

- Peut-être que c’est comme la coke, et que lorsqu’on commence…

Puis je me détendis. Le rétroviseur n’annonçait toujours rien de méchant. La BMW ronronnait de sa voix de baryton, la direction était souple entre mes mains, l’habitacle sentait le cuir chaud.

- On verra, Muse, on verra. C’est la première fois que je me shoote à ça, moi aussi, tu sais.

 

La fatigue s’enroulait à présent autour de mes genoux, m’alanguissait les épaules. J’aurais bien continué à rouler jusqu’au bout de l’autoroute. Direction le midi, l’Italie, la Grèce. L’oubli.

Muse me secoua.

- On sort à la prochaine, n’oublie pas.

- Mais oui. Commence à te préparer.

 

***

 

(photo DH)


Comme Giro le raconta plus tard, pouvait pas dire quelle heure il était, mais l’avait déjà étalé ses cartons sous sa Quechua. Donc entre 21h 30 et 23h. Plus précis ? Disons entre le deuxième tiers du premier litron et la moitié du second, pour donner une idée.

Donc, il avait monté la Quiche, étalé sous lui le plaid qui lui servait à ça et se tortillait pour entrer dans son duvet quand il avait entendu la bagnole.

Elle arrivait du néant, à toutes berzingues et il avait entendu le moteur accélérer à mort. Par l’ouverture de la tente, il avait vu la voiture décoller, oui, M’sieu, j’ai dit décoller. Bon d’accord, il n’était pas obligé de le mimer avec le téléphone mobile du commissariat.

Après, le bolide avait survolé carrément la tente, son moteur rageant et hurlant, toutes ses tôles ferraillant, et Giro avait plongé la tête dans le duvet, histoire de ne pas se voir mourir, même aux pendus on leur met une cagoule, hein. La minute d’après, c’était le plouf. Il avait dû être énorme, ce plouf, pour qu’il en ait entendu quelque chose, avec ses tympans déjà saturés par le fracas du décollage.

Il avait couru à la berge, le duvet entortillé à ses chevilles traînant dans la boue derrière lui, il s’était penché par-dessus le parapet, mais tout ce qu’il avait vu, c’était le toit noir d’une grosse berline dans l’eau grise, les remous glaireux tout autour, puis très vite, rien.

Absolument plus rien, à part un type affolé qui gueulait dans son portable, cent mètres sur sa droite, et derrière lui, comme venant de loin, assourdie et innocente dans le calme revenu, la circulation indifférente sur la voie de berge, une ou deux pétarades de moto.

Alors Giro était resté là un moment, le duvet en écharpe, à se geler les guibolles en grelottant de trouille, à guetter le fleuve qui n’avait rien rendu, ni voiture, ni chauffeur, ni personne, va savoir combien ils étaient là-dedans ! Il avait replié la Quiche, l’avait rangée dans le caddy et il avait attendu que les sapeurs-pompiers arrivent.

De toute façon, même s’il s’était recouché, il n’aurait pas dormi.

Avec cette affaire-là, il avait complètement dessaoulé.

 

 

M.D.

(A suivre)

 

 


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Mrs K 30/08/2008 22:43

Grahhhh ! j'espère qu'il y a la fin !

michèle pambrun 30/08/2008 15:56

Lu tout jeune, par Michel Volkovitch, chez "le délicieux Jacques Perret,  tombé depuis aux oubliettes, une injure inédite visant un prof à bicyclette :VELOCIPEDAGOGUE ! "

M agali 30/08/2008 21:57


Terrible! ça a l'air pire encore que velociraptor!


Dominique Hasselmann 29/08/2008 21:36

Voilà ce que c'est (pour nous deux) que d'avoir eu le nez dans le guidon !

magali duru 30/08/2008 00:24


Toujours se méfier des gens qui se présentent commme les Guides, en effet!


michèle pambrun 29/08/2008 19:42

Magali, nous avions, dans les commentaires sur le Chasse-clou, plaisanté sur les mots qui " se font la valise " : entre autre "Giro" devenu "Guiro".Je me suis donc permis de signaler que vous aviez rectifié, afin que nos commentaires restent compréhensibles.Amitié

M agali 30/08/2008 00:23


Ah, Régine et Michèle, que ferions-nous sans vous? Tenez, si vous voulez faire un peu de préparation de copie pour les prochains épisodes, vous êtes embauchées.


Régine 29/08/2008 14:39

J'ai un oeil de lynx, mais pas une orthographe infaillible, j'ai oublié un "p" à mon précédent post. 1 Partout. La balle est au centre !