Dans la ville rouge sang (I et II)

Publié le par Magali Duru

Une partie estivale de ping-pong littéraire a abouti à ce mini-polar aux chapitres écrits à tour de rôle par  Dominique Hasselmann et Magali Duru. A vous de plonger "Dans la ville rouge sang" !

 




Dans la ville rouge sang

 

 

I

 

Quand j’étais petite, mon père m’avait surnommée « Musidorée » car il admirait le cinéaste Louis Feuillade (il aimait aussi la littérature). Ce nom était pour moi comme une cape noire et blanche que je revêtais avec des reflets de soleil, une étiquette mythique que je portais sur moi quand je me sentais les sandales légères et l’esprit vagabond.

 

Ma jeunesse se passa sans accroc, ma famille était une ruche dont je n’étais pas la reine mais une servante obéissante, quoique de plus en plus volage. Les jours s’échelonnaient, les années s’accumulaient, le ciel s’assombrissait le soir et s’éclaircissait le matin, à l’image de mes états d’âme.

 

Un jour, je rencontrai Damien et mon existence prit un sens interdit à quiconque veut filer droit. En plus de l’amour, il m’apprit à donner la mort. Non que ce soient deux plaisirs comparables : l’un est l’inverse de l’autre et le remords remplace alors souvent le regret. Mais cet apprentissage orienta définitivement ma vie.

 

Quand mes parents furent enterrés, j’héritai de la propriété familiale : une jolie maison située non loin de Paris, avec un jardin fleuri où les parties de cache-cache et de colin-maillard de notre enfance restaient comme marquées dans les buissons. Etre éloignée de la ville, mais pas trop, garder cette distance qui évite d’être englué dans son agitation virevoltante, cette gyroscopie effrénée que l’on observe au-dessus des ruches, sur les collines parfumées de la campagne lointaine.

 

Mon DESS en poche, je n’avais trouvé aucun travail (pourtant je voulais gagner plus) mais Damien, grand brun en blouson de cuir noir natif de Toulouse, rencontré deux ans plus tôt dans un café au nom qui lui allait si bien, le Baroudeur, près du faubourg Saint-Antoine, m’avait conquise,au bout de quelques verres de vodka Absolut, puis enfin acquise.

 

Il faisait partie d’une bande qui trafiquait dans le domaine automobile : vols, reventes, export de véhicules hauts de gamme vers les pays du Moyen-Orient.




(photo DH)


«Car jacking », disait-il, avec un accent imitant celui des films de Tarentino : je comprenais pas grand-chose à leurs histoires, mais les liasses d’euros pleuvaient régulièrement. Nos soirées étaient agréables, même si nous faisions attention de ne pas nous faire remarquer dans la zone pavillonnaire où notre maison accueillait régulièrement toute la bande (six ou sept personnes).

 

C’était un mardi, je m’en souviens. Damien m’avait dit :

 

- Tu viens avec moi, direction la mairie !

-  Place de Hôtel de ville ?

- Oui, on a rendez-vous avec le maire !

- C’est quand même pas pour notre mariage ?

- Mais non, il s’agit d’un coup plus fumant !

- Je peux savoir ?

-Non, tu verras sur place !

 

(A suivre)

 

DH

 
 

 


II

 


Ce qui me plaisait, avec Damien, c’était cette façon bien à lui de n’envisager la vie que façon gâteau d’anniversaire capacité cent convives dont jaillirait à minuit une blonde au décolleté vertigineux habillée en Bugs Bunny.

Ce qu’il promettait, il le tenait.

Si nous devions voir le maire de Paris à l’Hôtel de Ville, nous le verrions. Si le coup devait fumer, il fumerait, loi anti-tabac ou pas. Avec Damien, alors je n’étais jamais sûre qu’il rapporterait le pain, bien que ce fût la seule et unique contribution au quotidien que j’aie osé lui demander, j’avais cessé de douter de l’extraordinaire, comme de me creuser la tête sur le quand, le comment et surtout le pourquoi.

Car Damien m’avait enseigné l’absolue, la crétine, l’insondable inanité du pourquoi.

Je me rappelle son ébahissement lorsque j’avais posé la question, la première fois. La grimace avait creusé son visage de sillons géométriques qui ondulaient en tous sens. Il avait ouvert la bouche, grenouille happant une mouche, puis rejeté son cou en arrière.

Il n’allait pas me faire une crise d’asthme ?

J’avais commencé à m’excuser. Damien transformé en batracien avait un faux air de Vandamme mûrissant et ce n’était pas joli-joli.

- Ecoute, Muse, (il prononçait Miouze à l’anglaise, je n’avais même pas tenté l’explication par Louis Feuillade avec un type convaincu que le trio de Teignmouth avait inventé le mot). La seule question contenant le mot pourquoi que j’admette, c’est « pourquoi pas ?».

 

Je répondis donc, ce mardi, par une formule qui avait eu le temps d’être bien rodée :

- Pourquoi pas ? Mais laisse-moi le temps de m’habiller. J’en ai pour cinq minutes.

Damien eut cette magnanimité, ne se souciant pas d’emmener dans le métro une petite amie en nuisette, mules et string violets. Même assortis.

 


(photo DH)

 

Quand nous avons débarqué de la station Hôtel de Ville, il était toujours mardi, et midi dans deux minutes.

La lumière était claire, légère sur la place, s’arrondissant plus bleue autour des ardoises en pente, clochetons et pignons faux Renaissance de Ballu et Deperthe.

Dans le sable de Paris-Plage, piqué de guérites, malgré la brise un peu fraîche, on jouait aux vacances.

Je me tournai vers Damien :

-   Et alors ?

-    Et alors quoi?

- Oui, le Maire ? C’est où, cet apéritif ?

Ses yeux avaient pris l’éclat que je connaissais bien. Amusé, excité, suprêmement heureux de me voir dévorée de curiosité.

Il me saisit le coude, m’entraîna vers un arbre, m’y adossa :

- Tais-toi, il va arriver.

Il m’embrassa. Couverture, élan romantique ? J’aimais Damien et ne me posai pas la question. Je me raidis cependant à sentir sur sa hanche (j’ai dit « sa hanche ») un objet dur, presque cylindrique, que je reconnus immédiatement.

Damien souffla dans mes cheveux :

- N’aie pas peur. Ne t’étonne de rien. J’aime ton parfum, Muse, ne l’oublie jamais, n’en change jamais.

La Mercedes grise aux vitres teintées ralentit à la hauteur du pont.


  MD 

 

(A suivre)

 

 


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Mrs K 30/08/2008 22:35

Ce string violet, je me demande ce que Patricia va en penser. Pour ma part je ne porte... mais je m'égare il me semble...

Mrs K 29/08/2008 17:45

M Jones est resté en Afrique avec les babouins ! Tu pourras toujours dire que tu as déjeuné avec lui dans un charmant restaurant toulousain

M agali 30/08/2008 00:20


Oh comment as-tu pu!
D'abord tu le traînes à un déjeuner de filles, ensuite, tu le jettes aux babouins. Mais que va dire la SPA?


Mrs K 29/08/2008 09:54

Magali, quel plaisir de te revoir ! Je reviens lire cela après les courses et le ménage (bah !). Et je te vois le 21 à Lauzerte.

M agali 29/08/2008 10:17


A très bientôt à Lauzerte, alors! Tu emmèneras Indiana Jones, dis?


Morena 27/08/2008 22:39

Elle est revenue !!! Et pas toute seule, en plus...

Régine 27/08/2008 17:39

A quand la suite ?Je languis de la connaître , comme on dit à Marseille !