Préparer son bac: l'oral.

Publié le par magali duru

 




B
acchantes

 

 

SCENE 1.

Dans le salon, mère et fille, face à face, les pieds sur la table basse, les orteils fraîchement vernis en train de sécher, bien étalés.

 

La fille, dans l’exaltation d’une péroraison :

 

…et c’est ainsi que Beau-de-l'air nous entraîne, avec cette Invitation au voyage  dans une aventure amoureuse mais aussi intérieure, dans un univers dont la magie tient à la beauté des images et de la musique, hymne à la femme aimée, aux tendres accents de barcarelle.

 

La mère, (rapprochant son nez des notes qu’elle faisait réciter) :

Attention, -rolle !

 

La fille, levant les épaules et les yeux au ciel :

Quel rôle ? T’es pas dans le groupement sur la littérature engagée, là, c’est le lyrisme ! Y a pas le topo sur le rôle de l’écrivain !

 

La mère, prise de fou-rire :…RO…ROLLE ! pas –« relle » ! bar…bar….

 

La fille :  Ça, tu l’as dit ! C’est barbant à mort, ce truc, et il y en a 28 comme ça, parce que, bien entendu, tu vas foutre la pression pour que je les fasse tous…

 

La mère, toujours pliée de rire : Barcarolle ! Tu vois l’effet si tu termines sur un truc pareil ?

 

(Elle s’arrête, prise d’un doute) Au moins, tu sais ce que c’est, une barcarolle ?

 

La fille : Ecoute, j’en ai rien à foutre, moi, c’est un truc du prof, course de gondoles sur les canaux, sans doute…

(geignant)

Bon sang, je ne vois pas pourquoi je ne ferai pas comme Robin, il a appris à fond Candide, sur l’auto-da-fé et il s’y tient. Il va avoir un max sans avoir rien branlé en classe de tout l’année. Il est tellement paresseux qu’il change même pas la cassette de son walkman. La fois où on a eu trois heures de maths parce que le prof rattrapait la grève, il a écouté la même dix fois en boucle !

 

La mère, ton artificiel de qui se force à la patience : Mais tu ne peux pas faire une impasse pareille. Tu vois les chances qu’il a de tomber dessus ? C’est infime !

 

La fille, soudain effondrée : Je l’aurai jamais, le bac, je l’aurai jamais…

 

La mère, au bord des larmes elle aussi : Mais si, voyons, avec la tchache que tu as, je ne m’inquiète pas…

 

La fille, se redressant subitement, prise d’une sorte d’hallucination : Et si je tombe sur Sartre, hein, si je tombe sur Sartre !

(d’un air de résignation indignée et farouche) Alors, là, je les lui coupe et je les lui fais bouffer !

 

La mère, frissonnante d’une horreur grunge, puis reprenant son sens de l’humour: Dis donc, ça risque de pas être évident, parce que les profs, en majorité, c’est des femmes ! ….

 

La fille, à peine consciente de l’interruption :De toute façon, c’est sûr, si j’ai Sartre, je pète un boulon !

 

La mère, tentant de revenir à plus d’efficacité : Bon, alors, tu me récites Rabelais, maintenant, c’est ce qu’on avait prévu.

 

La fille : Ah, lui, faiche, alors ! J’arrive jamais à dire « statologique » !

 

La mère, didactique et résignée :  sca- to- lo- gi-que… Un petit Montesquieu ?

 

La fille : Ah, non, pas ce boulet ! Je le zappe.

 

La mère : Comment ça, tu le zappes ?

 

La fille : J’ai rien de rien sur lui, la prof s’est plantée, elle l’a mis sur la liste, mais on l’a jamais vu en classe.

 

La mère : Mais si tu…

 

La fille : Arrête de flipper, Maman, je vais demander les axes par texto à Kamel. (Elle s’empare de son portable.) Ses sept grands frères, y z’ont tous eu une mention au bac, alors depuis qu’ils stockent, les Abdellakaderaouiche, il a le “ best of ” complet.

 

La mère : Honnêtement, huit jours avant…

 

La fille : Chut, tu me fais tromper, je viens de lui filer un smile au lieu d’un bad ! Ah, voilà !

 

(Le téléphone fixe sonne.)

 

La mère : Allô ?

 

Voix de Lavinia : Je peux parler à Mélodie ?

 

La mère, filtrant, du sucre dans la voix : C’est de la part de qui ? (plus fort) Ah ! de Lavinia ! (Elle attire l’attention de sa fille en moulinant le téléphone)

 

(La fille fait de grands gestes de dénégation avec la tête tout en tripotant le portable)

 

La mère : Euh, non, pas pour l’instant, elle est sortie…

 

Lavinia : Voilà, c’était parce que…Je ne sais pas si vous êtes au courant, c’est pour l’oral, je passe demain matin…Euh, c’est vrai qu’il faut juste répondre à la question du prof, cette année ?

 

La mère, pince-sans-rire : Ben, d’ordinaire, c’est préférable.

 

Lavinia : Enfin, je veux dire, c’est vrai que c’est pas la peine de faire un commentaire ? Les notes qu’on a prises en classe, finalement, ça sert à rien, quoi ?

 

La mère, levant les yeux au ciel : Si tu as des notes, toi, tu as de la chance !

 

Lavinia : Justement…Herbert Berguert, c’est un type vachement sympa comme prof, il a même remplacé un cours pour qu’on puisse aller au concert de Black Sunday, mais il plane un peu, alors, des fois, moi, je ne comprenais pas trop ce qu’il disait, ce qui fait que des notes, j’en ai pas des masses…

 

La mère, ton du médecin de garde au standard du SAMU : Ecoute, tu prends le titre du groupement, et ça devrait t’aider à creuser toi-même tes textes et à prévoir la question du prof.. Suivant le titre, tu démontres que c’est un poème lyrique,  un essai, un manifeste…

 

Lavinia: Oui, mais les manifs, j’y suis pas trop allée, cette année, à cause du bac, justement… Enfin, merci, Madame, je vais envoyer un texto à Kamel.

Vous dites à Mélodie de me rappeler, hein ? 

 

(Elle raccroche)

 

La fille : Ah ! Il a répondu tout de suite. Il est trop trop gnon, Kamel ! Dis, Maman, j’ai trop pas le temps, alors je te file le texto et toi, tu  me fais un truc détaillé, avec les citations ?

 

La mère : Vraiment, tu exag…Enfin, si tu as les axes…Mais, c’est quoi, ça ? (Le nez sur le mini- écran du portable, lisant en phonétique.)

 

               Mont.1) satirsoce.2) lexdumor.

 

La fille : Sais pas…Satyre ? Mais c’est vicieux, ce texte! C’est con qu’on l’ait pas fait en classe s’il y a un satyre !

 

La mère : Mais, non ! "Satire", c’est une critique !…Bon, alors, la “ soce ”, c’est la société.

Mais “ lexdumor ” ?

 

La fille, enthousiaste : La petite amie du pervers, avant qu’il crève?

 

La mère : Dis donc, il est pas obligé d’abréger comme un sauvage, ce Kamel ! Qu’est-ce qu’on fait de ça ?

 

La fille : Eh, attends, il vient de m’écrire qu’il doit filer tous les plans à Lavinia qu’a rien capté, en général, il file pas tout, mais elle passe demain.

 

La mère : Ah, “ lex ”., c’est l’exemple !…Mais du mort, je ne fais rien…

 

La fille : Ecoute, je te laisse découper le cadavre, mamounette chérie, mais sois sympa, fais vite !

 

La mère : Attends, là, ne pars pas, c’est quoi, le titre du groupement ?

 

La fille : Sais pas… Ah voilà “Philosophes et moralistes des Lumières ”.

 

La mère : Je vois ! « Mor ” pour moraliste ! L’ “ ex ” du “ mor ”, c’est l’exemple du moraliste !

 

La fille, les yeux ronds : Eh, ben, si ça t’éclaire, c’est parfait ! Bon, je te laisse. Ecris gros, hein, sinon je ne te déchiffre pas !

 

 

 

SCENE 2 : La fille, allongée sur son lit constellé ainsi que le sol d’une multitude de boulettes de papier brouillon. Elle raccroche le téléphone au moment où la mère arrive avec l’aspirateur.

 

La fille, dans un long hurlement : Môôôômâââân !

 

La mère, sursautant : Quoi ?

 

La fille : Non, mais je rêve ! J’hallucine ! Mathilda, tu sais sur quoi elle est passée, ce matin ?

 

La mère, qui interrompt le geste de brancher l’aspirateur : Non ?

 

La fille : Cette truie ! Sur Michaux ! Non, mais le pot ! Le truc dément où tu peux partir en « live » pendant 40 minutes, si tu veux, total délire…Et elle, au lieu de se cacher d’avoir tant de cul, elle vient me pleurer qu’elle avait fait l’impasse dessus.

Alors, tu sais ce qu’elle a fait ?

 

La mère : Une impro ?

 

La fille : Elle a pété un bouton !

 

La mère : Heu ? Elle a pété un boulon ?

 

La fille : Non, elle a pété un bou-ton ! Un bouton de son chemisier !

 

La mère: ??????

 

La fille : C’est ce qu’elle fait toujours, quand elle sait pas, en classe, avec le prof d’histoire, elle commence à déboutonner son chemisier, et là, au troisième bouton, le bouton a pété et il a sauté à la tête du mec, parce qu’elle, en plus, elle est tombée sur le 1%…

 

La mère : Le 1% ?

 

La fille : Le 1%  de profs mecs…et le type, il l’a pris dans l’œil, et il lui a dit : “ Bon, ça va, Mademoiselle, ça va ” et elle s’est même pas fait charcuter pendant six minutes, à l’entretien !

 

 

SCENE 3 Penchées à la même table, mère et fille travaillent. La mère renoue avec émotion avec Laguerre des Mitards ; la fille, dont les lèvres remuent dans un murmure, apprend ses notes comme des prières. Moment de grande douceur et de complicité.

 

La fille, rêveusement : Dis, dans le Godot, l’histoire de la chaussure qu’il arrive pas à enlever, c’est le petit c du grand B de l’axe I ?

 

La mère, sans cesser d’écrire : Pourquoi ? …

 

La fille : Parce qu’en grand II , grand A, petit c, 3°), on le cite aussi ? Mais pour montrer le côté clown ?

 

La mère : Et  après, on voit la  métaphore…

 

La fille ravie de compléter : … de la souffrance humaine…(soupirant de soulagement, elle s’étire, féline) Aaaah…On l’a eu, celui-là, hein, Maman, on l’a bien eu !

 

La mère, ronronnant de contentement elle aussi : C’est vrai, je le sens bien, celui-là…

 

(Elles soupirent d’aise, ensemble.)

 

 

SCENE 4. Dans la voiture, sur la rocade,, direction du lycée de la banlieue d’une grande agglomération, banlieue diamétralement opposée à celle où vivent la mère et la fille.

La tension dans la voiture est à son comble.

La fille, à l’agonie : Aaaaaaaargh, arrrgh, j’ai tout oublié…

 

La mère, paniquée par le traffic sur la rocade : On sort où ? A la Cépière ?

 

La fille, à l’agonie : J’en sais rien, arrrgh, aucune idée…

 

La mère, qui vient de changer de file trois fois pour gagner une demi-place, jetant des regards affolés alternativement dans le rétroviseur et sur le plan que tient la fille avec des mains trop tremblantes pour permettre la lecture :

 Ecoute, tu es venue pour l’écrit avec Papa, essaie de te rappeler…

 

La fille : Sais plus …Je crois… (hurlant soudain) Et si j’ai Sartre, et qu’on me demande si je l’AIME ? Je dis quoi ?

 

La mère, évitant de justesse un camion et s’engageant sur la bretelle de sortie :

Bon sang, il faut prendre Les Pradettes ou Saint-Cyprien, là, maintenant ?…Eh bien , tu nuances, tu dis que tu admires la puissance polémique de l’écrivain engagé, mais que, toi, tu ne trouves pas honteux qu’un poète consacre sa vie…Je vais prendre Les Pradettes, Saint-Cyprien, ça doit être côté ville, vu qu’ils indiquent le métro…à chercher un langage nouveau, qui lui permette d’ex…Quoique, le métro, il va aussi de l’autre côté, je suppose ? …d’exprimer... Bon, au pif, Les Pradettes…ses sentiments sans autre engagement….

 

La fille, quasi mourante : La puissance bolémique…bolémique...

beau les nique ?  c’est pas un peu familier, ce truc-là ?

 

La mère, par pur réflexe : po…, pas bo…(Elle renonce à critiquer, par égard pour le mascara de sa voisine, dont elle n’est pas sûre qu’il soit waterproof. Peine perdue, d’ailleurs, car la fille se met à sangloter doucement.)

 

La fille : De tout façon, j’ai tout oublié…(Soudain revigorée) C’est là ! Le grand hangar pourrak, là ! Je reconnais.

 

La mère, ravie d’éviter l’explosion de justesse : Alors tu me mets un coup de portable, dès que tu as fini et je reviens te chercher…

(Elle se penche, dans son incurable naïveté, pour une bise d’encouragement, qui tombe dans le vide.)

 

La fille, se rue hors de la voiture :

O.K, surtout, ne sors pas, Maman, Je vois Merlin et Lavinia au bout du parking, ne sors pas, NE SORS PAS !

 

 

 

SCENE 5 : Trois heures plus tard.

 

La mère, arrivant sur les chapeaux de roue, ouvrant la portière à la volée : Alors ?

 

La fille, volubile : Ouais, ben, j’ai eu De Gaulle, alors je lui ai fait tout le machin, l’hyperbole, le rythme ternaire, l’envolée oratoire, qu’il insouffle l’espoir aux Français…

 

La mère : …suffle..

 

La fille : ..insiffle ? Ah, bon ? (changeant de couleur) C’est grave ?

 

La mère : Non, non, continue, c’est un détail…

 

La fille, de nouveau ravie et soulagée :…. l’allusion implicite à Pétain, la célébrité de De Gaulle, que même maintenant toutes les places portent son nom, et après, j’ai eu en question d’entretien sur l’engagement de l’écrivain, elle m’a demandé le texte que je préférais, alors, je ne sais pas ce qui m’a pris, tu sais ce que je lui ai sorti ? Sartre! Je lui ai dit, Sartre ! et je lui ai débité tout le truc sur le beau-les-nique, ça a eu l’air de vachement trop lui plaire, sauf qu’elle, elle dit pas “bolémique ” comme toi, mais “ polémique ” Mais c’est pas grave, hein, si tu t’es trompée, tu m’as trop bien aidée pour le reste, Maman, trop bien…

(Elle lui fait une petite bise sur la joue)

Par contre, par contre…

 

La mère, craignant le pire : Par contre ?

 

La fille :Pour les proba, il va falloir que tu révises !

 

La mère : Pourquoi ?

 

La fille : Parce que Robin, devine ce qu’il a eu…

 

La mère, qui en lâche le volant: Non ! Pas Candide ?

 

La fille : Si ! Et il vient de passer quinze jours à la piscine ! Il est hyper trop bronzé, et moi, à réviser comme un bœuf, j’ai  pris deux kilos, j’ai l’air d’une endive en soufflé. (minaudant) Mais, bon, c’est quand même un beau thon, ce Robin…

 

La mère, assourdie par le vacarme des camions qui klaxonnent après son embardée: Bouton ? Bouton ? Mais s’il a eu Candide et qu’il savait son commentaire, pourquoi il a pété un bouton ?

Publié dans Préparer son bac

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Morena 04/08/2008 11:55

Hé bien mille merci pour cette lecture qui me scotche un sourire d'enfer sur la tronche pour le jour de ma reprise ! :)))))

Fantômette 24/07/2008 10:39

Rigolade de la mère dont la descendance en est encore aux cahiers de devoirs de vacances...!!

Lastrega 11/07/2008 10:53

ON l'a eu ! ON l'a eu !

Lastrega 07/07/2008 21:10

Belle prestation ! Vu comme ça, ça paraît marrant. C'est tellement vrai, pourtant ! Pauvres de nous, les mères...Je vous en conte une petite pour la route. Rien que du vrai. La concierge de mon immeuble, une Portougaiche, a un fils qui a passé l'oral du bac français ces jours-ci. Je me demande s'il n'aurait pas eu sa note par hasard, parce qu'elle a l'air comme qui dirait muette depuis deux jours... Souvent, on pouvait l'entendre hurler de sa loge des trucs comme : - Alexxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx ! Arrête avec la télé, faut qu'ON prépare "la colombe assassinée". . Après, faut qu'ON passe à table et au lit...Un jour, elle me tombe dessus dans l'escalier... complètement en pétard :- Vous vous rendez compte, Mame Rodrigaiche, cette peau de vache de Wagner, elle lui a foutu un 8 sur 20 pour l'écrit d'invention sur l'illusion comique... ça va NOUS faire baisser not'moyenne. Vous vous rendez compte tout c'qu'ON va avoir à rattraper ? Ben oui, coefficient 7, Hè ! C'est facile à calculer. Faut pas êt'sorti d'Saint-Cyr...- ??? (moi)- T'en fais pas môman ! Chuis bon dans tout le reste. Chuis premier en maths... et en Portugais.- Vous zallez voir à la prochaine réunion des parents d'élèves, c'que j'vais lui jouer moaaaaaaa à la Wagner !- ??? (moi)- De toute façon, ON nous zaime pas... pasqu'ON n'est pas riches... Ben oui quoi ! C'est dans une école privée qu'il est Alex, et là dedans, y'a que des gosses de riches... Et tout dernièrement :- J'en ai marre moi avec toutes ces révisions. Chuis crevée. J'fais double journée moaaaaaaaa. Mais ON l'aura ! ça, j'vous garantis qu'ON l'aura NOT' bac ! Et la Wagner Pfffftttt !!!- Moman ! Arrête de dire ON... c'est moi qui passe le bac, c'est pas toi !- Oui, ben c'est pareil. D'ailleurs, chuis sûre que si j'le passais, j'l'aurais ! Et pis, au lieu de discuter, fais voir ton cahier d'textes. T'as tout fait pour demain...Bon, pourvu qu'il ait réussi son oral, son Alex, parce que gare à NOUS.

couscoussette 03/07/2008 18:08

trop génial, dans 4 ans ce sera à mon tour de coacher ma fille et je suis sure de vivre la même chose.trop drole

M agali 03/07/2008 22:09


Le jour où vous coacherez le garçon, croyez-moi, vous rirez un peu moins....