Hunter S. Thompson : Gonzo Highway, une lecture de Joël Hamm.

Publié le par magali duru



Je viens de lire un truc tellement revigorant qu'il me faut vous en parler...

Il s'agit de Gonzo Highway -un recueil des lettres de Hunter S.Thompson, frappadingue inventeur du reportage Gonzo (et auteur entre autres, de Hell's Angels - un récit sans concession sur l'année qu'il a passée avec cette secte motorisée)

Deux cent lettres envoyées entre 1955 (il avait dix-huit ans et déjà les dents acérées) et 1976, aussi bien à des amis conquis à la force des mots et d'un humour à la Lenny Bruce (tel Tom Wolff, par exemple), qu'à des puissants (Nixon, des sénateurs, des patrons de journaux) qu'il traite avec un aplomb et un manque de convenance sans limites. C'est que l'individu ne hait rien tant que l'hypocrisie et les faux semblants. Il fait toujours preuve d'une grande lucidité sur l'état du monde et spécialement des Etats Unis et du rêve américain - déjà en bien mauvaise posture dans ces années là.


Au début, le jeune Hunter énerve un peu, même si on lui reconnaît un style provocateur inimitable et puis, on voit, au cours du temps, se dessiner le portrait d'un type d'une honnêteté presque paranoïaque qui dresse un portrait implacable de l'Amérique et ne lâche jamais le morceau.

Je vous conseille, par exemple sa lettre pamphlet sur le mythe de John Wayne/Le requin marteau. Extrait : « John Wayne est le dernier symbole avarié de tout ce qui a foiré dans le rêve américain - il est notre monstre de Frankenstein, un héros pour des millions d'individus. Wayne est l'ultime « Américain » - voire l'Américain final. Il bousille tout ce qu'il ne pige pas. Les ondes cérébrales du « Duke » sont les mêmes que celles qui parcourent le cerveau du requin marteau- une bestiole si stupide et si vicieuse que les scientifique ont abandonné tout espoir d'y comprendre quelque chose, et le décrivent comme un archaïsme inexplicable.....etc. »

Certaines lettres devraient être étudiées dans les écoles de journalisme tant elles magnifient une idée en voie de disparition qui s'appelle la déontologie professionnelle. Hunter, en tant que journaliste et écrivain, se sent responsable de ce qu'il écrit et il n'hésite pas à prendre le temps de répondre à un gamin de 14 ans qui s'enthousiasmait pour les Hell's à la lecture de son livre. Et sa lettre est un modèle de respect, de pertinence et d'encouragement à développer son talent: « Moi, quand j'avais 14 ans, j'étais un jeune con déchaîné et pas très futé, et je me suis attiré pas mal d'ennuis, je voulais déchirer le monde pour la simple et bonne raison que je ne m'y retrouvais pas....Mais j'ai aussi appris une chose cruciale depuis cette époque : mieux vaut créer ses propres schémas que tomber dans des ornières creusées par d'autres.....Les meilleurs des Angels sont presque tous passés à autre chose après avoir fait un tour de piste. Ceux qui y restent sont presque tous incapables de faire autre chose, et ils n'ont rien à raconter. Ce sont juste de Vieux Cons, et ça, c'est bien pire qu'être un Jeune Con....Le secret pour ne pas tomber dans le panneau, c'est d'avoir un truc à toi...un talent particulier, quelque chose que tu sais faire, que les autres seront bien obligés de respecter. Ainsi, tu pourras rouler en bécane quand ça te chante, et quitter le peloton quand ça te chante. Crois moi, c'est la meilleure façon de s'en tirer... »


Excellent décapant donc (et stimulant) pour une époque où l'âme erre (!).


Joël Hamm

NDLR :

Gonzo : Cette forme de journalisme désigne une écriture engagée, qui se traduit essentiellement par des enquêtes ou des formulations ultra subjectives, émaillées de récits rédigés à la première personne, sous la plume d'un reporter souvent sous l'influence de drogues et /ou d'alcool. Le journalisme Gonzo - tout comme le son en dimension 4 de la quadriphonie - existe à divers niveaux : il est moins « écrit » que mis en scène- aussi faut-il en faire l'expérience. Il ne s'agit pas seulement de « lire ».


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Gonzo Highway, de Hunter S. Thompson, traduit de l'anglais par Nicolas Richard, Robert Laffont, 464 p, 2005, 22 €

Et  en poche:  10/18, domaine étranger, 2008, n° 4114, 9,40 .


Lire un article du Nouvel Observateur.


Voir une vidéo sur  Hunter S.Thompson.


Publié dans Lector in fabula

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Franck 12/06/2008 23:14

j'aimerais bien qu'il y ait un type comme ça en France, quoi? je rêve?

Désormière 11/06/2008 18:45

" Il bousille tout ce qu'il ne pige pas" c'est bien la définition de la bêtise et ça fait froid dans le dos.