Appel à texte Vidéo: Dominique Hasselmann, Laura et lui.

Publié le par magali duru


(photo Dominique Hasselmann)

 


Laura et lui

 

Ils étaient installés, Laura et lui, dans la voiture, une chance incroyable : ils avaient trouvé une place sur un espace de livraison. Il faisait encore à moitié clair, la nuit commençait à tomber (sans trop se faire de mal), comme si elle n'arrivait pas à chasser le jour - ils aiment jouer à cache-cache, ces deux-là, et chacun à son tour finit par gagner.
 

Il ne se passait rien, ils avaient du temps devant eux. Bien sûr, ils auraient pu chercher un endroit plus tranquille, mais le Monop’ n’était pas loin et ils avaient pensé qu’une bouteille de champagne, achetée là dans la soirée, pourrait les aider à appréhender la vie de manière plus joyeuse.

 

La Veuve Cliquot était encore fraîche, des gouttes de plaisir coulaient le long de son col.

Ils la débouchèrent et l’embouchèrent, chacun à leur tour, ils s’amusaient à en avaler à même les lèvres de l’autre.

 

Les passants passaient (il était déjà 21h.16, ce 17 mai 2008) mais, à la faveur de l’obscurité commençante, personne ne faisait attention à cette voiture, ni au couple à l’intérieur. Ils pouvaient se livrer en toute impunité aux ébats que les circonstances leur proposaient.

 

Sa main remontait le long de la cuisse de Laura, une sensation de soie (en restant sur son quant-à-soi), le bas frissonnait sous la paume, s’électrisait même : attention, danger d’électrocution !

 

Elle se laissait faire et revenait au goulot, elle buvait au galop, tandis que le conducteur à l’arrêt poursuivait sa route intime : la barrière du péage était en vue, la chair dénudée juste au-dessus de la limite du bas apportait sa fraîcheur innocente.

 

- Ton prénom, c’est à cause d'Otto Preminger ?

- Qui ça ?

- Le cinéaste américain…

- Jamais entendu parler !

 

Le dialogue n’était pas d’origine hollywoodienne.

Mais Laura était de bonne composition : elle acceptait que l’on investigue ainsi dans ses dessous (sa carte maîtresse) sans plus s’en formaliser. Après tout, le plaisir faisait partie de la vie.

 

Les feux rouges des voitures jouaient avec ceux de la circulation, qui présentaient un faux air américain quand ils étaient ainsi suspendus en l’air. On se demandait d’ailleurs pourquoi la réglementation s’était limitée à trois couleurs : pourquoi pas aussi du bleu, du jaune, du marron, du blanc, de l’indigo, du noir… de quoi composer sa propre palette et choisir son parfum !

 

Un camion était venu se garer sans bruit en double file, juste à côté de la Scenic Renault : son gyrophare bleu lançait des reflets sur le tableau de bord.

 

- Tu as vu, un employé du Monop’, ou un de ses clients,  a dû nous dénoncer !

-  Pourtant, à cette heure-ci, je ne crois pas qu’ils fassent beaucoup de livraisons, dit Laura.

- Oui, mais ce qui compte, c’est respecter la réglementation, même ou surtout si elle est absurde !

 

Le bras articulé du véhicule de la Préfecture de police se levait et déployait une énorme ventouse qui vint se poser, dans un bruit obscène de succion métallique, sur le toit du véhicule en infraction.

 

Le nouveau système d’« enlèvement demandé » permettait désormais à l’employé public, ou au sous-traitant, de ne plus devoir procéder à des manipulations pénibles (emprisonner les roues avant dans deux guides métalliques, déposer un chapelet de feux arrière sur le coffre de l’automobile rétive,…) et de recevoir les quolibets de quelques promeneurs inciviques, quand ce n’était pas le propriétaire lui-même qui venait contester le bien-fondé de la manœuvre.

 

- Tu as vu, on se croirait à la foire du Trône, on s’envoie en l’air !, dit Laura, tandis que la voiture, solidement magnétisée, s’élevait à quatre mètres de hauteur.

- Oui, mais le ticket va nous coûter un peu plus cher : tu parles d’un manège !

 

La voiture une fois placée sur le plateau du camion de la police, et toutes sirènes hurlantes, ils avaient pris la direction de la porte de Bercy, là où se trouve la fourrière (comme on dit pour les animaux envoyés à la SPA) de la police.

 

Durant tout le trajet, Laura et lui étaient restés silencieux : il n’y avait plus de champagne, il n’y avait plus d’espoir, noir c’est noir désir. En plus, on était quand même sacrément brinquebalés dans cet équipage.

 

Le véhicule de police franchit les grilles du parc où s’entassaient, comme des chiens perdus sans collier, des centaines de véhicules déjà plus ou moins cabossés. Une sorte de cimetière qui aurait fait la joie du sculpteur Arman ou de César et ses « compressions ».

 

- Alors, on ne respecte pas la loi, dit un policier en uniforme, avec deux barrettes en forme de chevrons Citroën sur les épaules, vous vous foutez de tout, c‘est ça ?

- Non, pas du tout, on prenait un peu de repos, on vient de loin, on n’a pas vu que notre voiture était garée sur un emplacement réservé aux livraisons !

- Il faudrait apprendre à regarder, dit le flic. Ici, c’est Paris, la capitale où habite le président de la République, il faut un minimum de respect.

- D’accord avec vous : accordez-nous le bénéfice de l’inexpérience !

- Ok, vous avez vos papiers ?

 

Laura sortit alors sa carte d’identité de son sac, au nom de Nathalie Ménigon, en même temps qu’un revolver 356 Magnum.

Lui, il avait un Smith & Wesson en guise de laisser-passer, et il s’appelait Jean-Marc Rouillan.

 

Après avoir bâillonné les trois flics de l’accueil et pris leurs armes de service, les deux amis empruntèrent, sur le parking embouteillé, un 4 x 4 Ford noir, aux vitres teintées, dont les clés étaient restées sur le contact, et démarrèrent en faisant fumer les pneus.

 

L’Histoire n’était, en fait, qu’un redoutable stationnement.

 

D.H. (25/5/08)

 

NDLR:

Encore merci, Dominique, pour la vidéo, source d'inspiration, et pour ce texte.

Voir le blog du Chasse-clou.

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Dominique Hasselmann 09/06/2008 11:11

Mais le jour où l'article provient (sans que l'on puisse le deviner grâce au nom du signataire de l'article) de "Libération", c'est peut-être plus compliqué !

Dominique Hasselmann 09/06/2008 10:20

Dommage que l'auteur du blog ne donne pas la source de l'article, paru dans "Le Monde".

magali duru 09/06/2008 11:06


Peut-être parce que "Le Monde "était dans le nom du blog...


JH 08/06/2008 19:01

Des nouvelles de Ménigon et Rouillan, les vrais:http://colblog.blog.lemonde.fr/2007/12/11/semi-liberte-pour-jean-marc-rouillan/

joel H. 08/06/2008 13:34

Celle là, elle est bien bonne. Jubilation. Merci.